UNE JOURNEE REVOLUTIONNAIRE
AU SAP ET A SAINT-GERMAIN-D'AULNAY

 

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Le mercredi 15 août 1792, un nombre considérable d'ouvriers agricoles, venus de plus de dix lieues à la ronde, étaient réunis au Sap, sur la place du Marché, pour se louer comme moissonneurs, et, selon l'usage, étaient munis de leurs faulx, faucilles, fourches et autres instruments nécessaires. La foule était très surexcitée par les nouvelles de Paris : on venait d'apprendre les évènements qui s'étaient passés depuis la prise des Tuileries, le 10 août, jusqu'à l'emprisonnement de la famille royale au Temple, le 13 août.

Au milieu de cette émotion populaire survient, pour louer des moissonneurs, René- Claude Le Roy du Bourg du Rouvray, le ci-devant chevalier du Bourg ; il entre en pourparlers avec quelques ouvriers, leur propose un prix qu'ils ne veulent pas accepter, chacun maintient ses prétentions, la discussion s'envenime ; la foule entoure le ci-devant et veut lui faire danser la Carmagnole. Quoiqu'il fût peu aimé à cause de la violence de son caractère, d'honnêtes citoyens du Sap l'aident à se dégager.

"Le père Lacreuse (Jean-Baptiste), - dit Couriol - le fait échapper à travers sa maison par une porte dérobée donnant sur le fossé d'enceinte, intra pontes. Cet acte de dévouement faillit coûter la vie à son auteur.

"M. du Bourg a le triste courage d'annoncer qu'il va chercher ses pistolets ; ses concitoyens ne peuvent l'en détourner. Une heure de temps qu'il met à faire le trajet du bourg au Rouvray n'apaise pas sa fureur orgueilleuse, ne suffit pas pour le déterminer à une retraite, à une résignation sage et prudente. Il accourt donc, se montre armé à une fenêtre d'une maison la plus apparente de la place du Marché ; on l'arrache de ce poste à l'aide du propriétaire et de quelques braves voisins. Toutefois, il se trouve, après être frappé, réfugié de nouveau dans une auberge voisine ; la rage le porte encore à insulter, à menacer. La populace acharnée, courroucée, mise au défi, on peut le dire, par tant de bravades insensées, se rue sur le ci-devant, lui coupe les mains, les oreilles, la tête, etc., et promène triomphalement ces lambeaux au bout de bâtons, de faulx, de fourches, de râteaux. On vient présenter ses oreilles au père Lacreuse qui avait fait son possible pour le sauver ; on veut, disons-nous, les lui appliquer en guise de cocardes ..."

La tradition locale rapporte même, à tort ou à raison, quelques affreux détails d'un sauvage cannibalisme auquel finirent par mettre fin de courageux habitants du Sap.

Les restes informes du malheureux Le Roy du Bourg purent enfin être à peu près retrouvés, et furent inhumés le même jour par le vicaire du Sap, nommé Agnès "après la visite faite par le sieur Thomas, juge de paix du canton du Sap, en présence de Michel Cally et Augustin Parquet, tous deux clercs de cette paroisse", ainsi que le relate l'acte d'inhumation publié par Couriol.

Pendant ce temps, une partie de la bande d'énergumènes précédée d'un des meurtriers qui avait gardé comme un sanglant trophée les oreilles de la malheureuse victime piquées au pointes de sa fourche, se dirigea vers Saint-Germain-d'Aulnay. Ces misérables avaient l'intention de faire subir le même sort à Jacques-François-Yves des Hayes de Marcère, connu pour ses opinions contre-révolutionnaires.

Arrivés au joli petit château du Mesnil-Renard, tout entouré de belles avenues de tilleuls, les bandits cherchèrent vainement M. de Marcère ; prévenu à temps, il avait pu se cacher vivement dans les grands blés de la plaine. Seule, une vieille et fidèle domestique était restée près du berceau d'un gentil bébé de dix-huit mois qui dormait d'un paisible sommeil.

Les recherches faites par les bandits dans la maison et aux alentours n'ayant donné aucun résultat, l'un de ces misérables, furieux de cette déconvenue, se saisit violemment de l'enfant et le balançait déjà pour lui briser la tête contre le mur et détruire "cette graine d'aristocrate", lorsqu'un autre, moins ivre et plus humain, l'arrêta de ces mots : "A quoi bon ? Laissons-le donc, ce pauvre petit bougre !"

Et la bande reprit le chemin du Sap.

C'est ainsi que fut sauvé Louis-Emile des Hayes de Marcère qui, de son mariage avec Françoise-Renée de Neufville, devait avoir pour fils unique l'un des premiers ministres de la troisième République, Emile-Louis-Gustave des Hayes de Marcère.

F. DE MALLEVOUE
Bulletin de la Société historique et archéologique de l'Orne
1913