Vers le commencement de l'année 1792, alors que la tempête révolutionnaire, grondant dans toute sa fureur, avait dispersé tout le clergé de France, - qu'elle avait dépouillé et qu'elle attaquait dans sa foi par une loi impie, - les prêtres du Bas-Poitou avaient dû fuir, comme les autres, devant une persécution qui avait trouvé dans leurs rangs bien peu de traîtres et d'apostats. Les uns étaient en prison, les autres, en grand nombre, partis pour l'exil. Cà et là, seulement, quelques hommes intrépides, n'écoutant que leur zèle et leur amour pour une population pieuse dont l'énergie sommeillait encore, essayaient de se dérober aux poursuites dont ils étaient l'objet, en errant de ferme en ferme, et parfois déjà de buissons en buissons.

Parmi ces derniers, on comptait l'abbé Leroy, vicaire des Echaubrognes, paroisse située entre Maulévrier et la petite ville de Châtillon-sur-Sèvre. Seul à même de donner à ses paroissiens les secours et les consolations de la religion, il avait pu, pendant plusieurs mois, visiter en cachette les malades et les affligés, passant la nuit dans les fermes les plus isolées, le jour dans les bois, et recevant partout l'hospitalité la plus dévouée.

Malheureusement sa présence était signalée aux autorités républicaines, et l'administration du district de Châtillon le faisait épier. Un soir un espion accourt : il a vu le proscrit, il sait dans quelle ferme il passe la nuit, il offre de servir de guide. Aussitôt une patrouille s'organise ; les patriotes s'arment en grand nombre ; on se met en marche, et vers l'aube d'une belle matinée de mai, la ferme signalée est entourée d'un cercle de baïonnettes. On entre, on surprend le pauvre abbé au lit, et à peine a-t-il eu le temps de se couvrir de quelques vêtements, qu'il est saisi, garotté, accablé d'injures et de coups. On le traîne au milieu des rangs, et la troupe, toute fière de ce grand triomphe, se met en marche pour le retour. C'est vers le bourg des Echaubrognes qu'on se dirige d'abord. On veut montrer aux habitants de cette paroisse leur calotin pris au piège. D'ailleurs, un cabaret est justement là, et tandis que commandant et soldats boivent et s'applaudissent ; le pauvre prêtre, exposé sur la place, est en butte aux insultes de toute espèce que chacun des héros vient lui prodiguer à son tour.

La station fut longue, la route le fut encore davantage. Qu'on se figure le malheureux prisonnier, marchant au milieu de cette troupe dont le vin excite et exalte la fureur. On l'accable de coups ; les baguettes de fusil déchirent ses vêtements et labourent sa chair ; il tombe, et c'est à coups de crosse qu'on le fait relever. Enfin après une lieue et demie de cette marche infernale, il entre dans Châtillon, déchiré, sanglant, exténué de fatigue et de besoin. On le traîne jusqu'au district ; pendant que les chefs rendent compte de l'expédition, le malheureux reste en dehors, exposé aux rayons du soleil ardent. Les soldats l'entourent ; toute la canaille du lieu se joint à eux ; les injures, les coups, les viles cruautés redoublent, le supplice devient intolérable. Epuisée, haletante, n'en pouvant plus, la victime s'écrie qu'elle meurt de soif. Aussitôt un des bourreaux prend un verre, s'en va l'emplir au fumier voisin, et le présente au malheureux qui le repousse. - Il faut qu'il boive ! crie une voix, et se jetant sur lui, on lui verse dans la bouche cet affreux breuvage.

Les bourreaux se lassèrent enfin. On enleva le martyr brisé, incapable de se soutenir. On l'emporta hors la ville, et comme on avait épuisé sur lui les insultes et les tortures, on décida à l'achever à coups de baïonnettes. Il fut tué à la sortie de Châtillon, au lieu où se réunissent aujourd'hui les trois routes des Aubiers, de Bressuire et de Cerisay, là même où, quelques mois plus tard, le jour de la bataille de Châtillon, un bataillon républicain périt tout entier.

Tout cet horrible drame, que nous venons de raconter, avait eu d'autres témoins que ses acteurs. Quelques jeunes gens des Echaubrognes avaient suivi de loin leur pauvre vicaire, et le soir ils revinrent dans leur paroisse faire connaître ce qui s'était passé. Le lendemain, trois à quatre cents paysans, armés de bâtons, de faulx, et de quelques fusils, envahissaient Châtillon. Les héros de la veille avaient prestement fui vers Bressuire, à peine en put-on attendre deux ou trois. Le district fut brûlé, et les paysans se retirèrent ensuite chez eux. Mais peu de temps après, cette paroisse, qui avait ainsi fourni un martyr, donnait à la Vendée une bande d'héroïques soldats. Presque tous les hommes des Echaubrognes sont morts en combattant.

AMEDEE DE BEJARRY

Revue de Bretagne et de Vendée

1857