2ème partie

Organisation des bateaux armés au point de vue militaire

Et maintenant que nous avons vu la plupart de ces bateaux destinés au commerce, transformés, soit en navire de guerre, soit en canonnières fluviales, je me propose de dire quelques mots de leur organisation au point de vue militaire, avant d'entreprendre leur histoire, ce qui fera l'objet d'une 3ème partie.

Comment l'Etat-major, mis en possession de ces bateaux armés, parvint-il à résoudre les divers problèmes qui lui étaient posés, savoir : Escorter et soutenir les colonnes opérant sur les rives du fleuve ; maintenir sur la Loire, la libre circulation des convois, surtout ceux destinés à ravitailler les villes et les armées de la République, dans un pays en pleine révolte ; intercepter autant que possible tout passage, d'une rive à l'autre, même pour les isolés et à plus forte raison, chercher à anéantir toute troupe, essayant de traverser la rivière ?

J'ai dit qu'au début de 1793, le service laissa à désirer, aucune méthode ne semble avoir été adoptée à cette époque, dans l'organisation des flotilles armées.

Je répète que ce furent d'abord quelques chalands, plus ou moins bien équipés, qui accompagnaient les colonnes mobiles, cherchant à assurer la liberté du commerce et la liaison des postes entre Nantes et Angers. Leur mission terminée, chaque unité rentrait au port.

Dans la Basse-Loire, en mars 1793, quelques barges armées et plusieurs flûtes ou galiotes assurèrent les communications entre Nantes, Indret et la mer.

D'avril à octobre de cette même année, les Vendéens occupèrent souvent les deux rives du fleuve au-dessus de Nantes.

Dans les premiers jours du mois de Juin, il devint nécessaire de mettre la ville en état de défense.

Un plan plus complet que celui de mars, fut rapidement établi et mis à exécution. Plusieurs canonnières et des batteries flottantes furent embossées en amont des prairies de Biesse et de la Madeleine, puis en aval du port. L'Erdre même fut gardé vers Barbin et à hauteur du marais de Versailles.

Toutes ces embarcations jouèrent même un rôle assez important. Mais en revanche, en octobre 1793, l'armée vendéenne vaincue à Cholet, passa la Loire avec armes et bagages, entre Oudon et Saint-Florent-le-Vieil, sans éprouver la moindre résistance.

Il est facile de constater que les barques armées n'intervinrent pas dans cette circonstance.

Ce n'est qu'à partir de la fin de l'année 1793, que nous pouvons nous rendre compte de l'efficacité des mesures prises dans l'organisation de la police fluviale. En effet, ce sont les canonnières gardant la Loire à hauteur d'Ancenis, qui contribuèrent puissamment à détruire les radeaux construits par les Vendéens qui voulaient rentrer dans leur pays après la déroute du Mans.

En l'an II de la république, le service fut définitivement organisé. Pour le prouver, je donne ici, un état nominatif des bateaux armés de la Loire durant l'année 1794, avec leurs points ordinaires de stationnement, les noms des commandants, les effectifs et l'armement de chaque unité.

D'Angers à la mer, le fleuve était partagé en trois divisions.

La première : du village de la Pointe, c'est-à-dire de l'embouchure de la Maine à Champtoceaux inclus. La deuxième division : de l'Ile Dorelle, jusqu'au sud de la Prairie au Duc, y compris Nantes et les stationnaires de l'Erdre. La troisième division : de l'Ile Cheviré à la mer.

Toutes ces flotilles et les stationnaires étaient commandés à cette époque par un officier de marine nommé Jacques François qui a joué un rôle important dans son service de gardien de la Loire.

De plus, les enseignes de vaisseau, Magré et Valleau commandaient sous ses ordres, les première et troisième divisions.

L'ensemble du service, pour la partie administrative, était placé sous la direction d'un officier supérieur, portant le nom connu dans la marine de Le Coat de Saint-Haouen, commandant des armes et du port de Nantes.

 

Chaque unité était commandée par un officier, ayant toujours un second. Presque tous ces cadres venaient des enseignes non entretenus.

En étudiant l'état ci-après avec attention et en s'aidant d'une carte, il est facile de voir que les points gardés sur le fleuve n'étaient généralement pas éloignés de plus de deux ou trois milles les uns des autres, rarement davantage, souvent moins, surtout lorsque les gués et les passages d'eau étaient nombreux.

L'armement des bateaux variait aussi, suivant l'importance tactique des points à garder

 

 

 

Pour plus de détails, je demande la permission de présenter in-extenso le rapport de l'adjudant général Delage, de l'armée de la Loire. Cette pièce est datée du 11 juin 1794. Elle montrera qu'à cette époque, l'organisation de la police avait fait de sérieux progrès sur le fleuve, depuis le début de l'insurrection.

Ce document est écrit dans un style assez barbare, ce qui ne saurait nous surprendre, mais il donne de précieuses indications.

Rapport de l'adjudant général Delage

"Système de cantonnement sur la rive droite de la Loire, tant pour défendre aux Brigands de la Vendée, le passage de ce fleuve, que pour empêcher les Chouans de communiquer avec la Vendée.

L'adjudant général, chef de Brigade Delage, a été chargé depuis le 10 pluviose jusqu'au 6 prairial, de la défense de la rive droite d'Angers à Nantes.

L'expérience lui a donné une connaissance locale parfaite et l'a convaincu que sans cette localité, on ne parviendrait jamais à bien défendre ce fleuve. Après avoir pris note sur tout, il a senti la nécessité d'avoir un plan qui présentât d'un coup d'oeil ses objets et science indispensables, au militaire chargé du commandement d'un poste important.

Il a jugé qu'il était indispensable de connaître :

1° les postes essentiels à garnir de troupes

2° Ceux où la cavalerie est utile. Ceux où l'on ne peut employer que l'infanterie

3° Les postes où doivent être placées les masses de troupes, destinées à se porter avec célérité, sur un point menacé

4° Les postes où doivent être établis les piquets de cavalerie pour la correspondance

5° Les divers gués du fleuve

6° Les endroits où la grève peut servir de gué

7° Les points où les Brigands avaient construit des retranchements sur la rive gauche, pour intercepter la navigation, et que j'ai fait détruire

8° Les Points ou les Bateaux armés sont indispensables

9° Les îles d'où la communication est facile avec la rive gauche et d'où les brigands seraient dans le cas d'arrêter la Navigation.

10° Les "boires" et anses formées par différents rameaux du fleuve, qui s'étendent dans les terres. C'est donc ces différents endroits, que les Brigands avaient coulé à fond, pour les relever à volonté, au moins 1 500 à 1 800 embarcations ou toues de toutes grandeurs, que j'ai fait brûler ou mettre en pièces. Ces boires ou ces anses dont tellement retirées dans les terres, qu'il est impossible aux bateaux armés d'y atteindre. On ne les aperçoit presque pas du courant ordinaire du fleuve. C'est enfin de ces retraites que sortaient en nombre, de petits bateaux, qui la nuit couvraient le fleuve et servaient de correspondance à l'une ou à l'autre rive.

J'observe que je porte l'infanterie à 2 500 hommes et à la cavalerie à 400 maîtres (ce terme de Maîtres pour indiquer des cavaliers est tiré du vocabulaire des armées royales). Je les distribuerai de manière que 1 000 hommes au moins puissent se porter en trois heures au plus sur un point quelconque menacé. La route est belle et dans peu de temps, cinq heures au plus, on pourrait réunir 1 500 hommes qui, à l'aide des canons des Barques armées, peuvent s'opposer à une force quelconque et donner le temps à toutes les troupes de se réunir.

Je les divise ainsi :

1° 1 000 hommes d'infanterie dans les îles de Chalonnes. Cette masse établira des postes intermédiaires, savoir :

50 hommes à La Pointe

50 hommes à Savennières

100 hommes à Champtocé.

2° 100 hommes de cavalerie seront à Saint-Georges pour correspondre avec Angers et Ingrandes. Cette masse enverra un petit poste aux îles de Chalonnes.

3° Un grand poste de cavalerie et d'infanterie à Ingrandes, composé de 500 fantassins et de 100 maîtres. Cette masse fournira un poste de 100 hommes à la Petite-Rivière, pareil à Maitrelais et 100 hommes à Varades avec petit poste de cavalerie.

4° 500 hommes d'infanterie à Ancenis. Cette masse fournira un poste de 50 hommes à Anetz et 100 hommes à Oudon.

5° 500 hommes d'infanterie à Mauves et 100 hommes de cavalerie à la Maison Blanche. Ces 500 hommes fourniront 50 hommes au Cellier et 100 hommes à Thouaré et la cavalerie battra les patrouilles et fournira la correspondance avec Nantes.

Je joins à ce plan, le profil du nivellement du fleuve, rapport de l'escarpement des chantiers de la rive gauche.

Ce profil fait malheureusement défaut.

Il a servi à prouver que les batteries sur les bateaux armés étaient de beaucoup trop basses. Que dans la majeure partie des points, elles ne pouvaient battre la rive gauche.

L'approvisionnement des magasins de la République, la sécurité de la navigation, l'enlèvement des barques coulées à fond dans les boires et les anses, l'intérêt de connaître le point où les plus grandes forces de l'ennemi se dirigeraient, le besoin urgent d'aller détruire de nouvelles constructions que les Brigands feraient sur la rive gauche, m'ont fait sentir la nécessité de faire des radeaux manoeuvrables pour la navigation et pour les descentes. J'ai fait adapter des pont-levis sur les flancs de trois grands bateaux. Ils étaient bastingués par l'épaisseur du bois de construction, et rendus au lieu ou devait se faire la descente, 500 à 800 fantassins et 40 chasseurs à cheval pouvaient prendre terre et se ranger en bataille en moins de cinq minutes. Le rembarquement se faisait avec la même promptitude et le feu des Barques armées le protégeait contre toute inquiétude.

J'ajouterai une seule observation, c'est que la connaissance des gués de la Loire est toujours variables dans le fleuve. Les sables mouvants qu'il charroie, les font changer souvent. Mais l'expérience d'anciens mariniers m'a assuré qu'on pourra toujours en avoir une connaissance certaine, en les faisant sonder avec un plomb garni de suif à chaque mois. L'oeil des mariniers suppléera au reste.

Au bivouac de Saint-Georges, le 23 prairial, an II de la République".

 

 

Comme on le voit, la lecture de ce rapport est pleine d'intérêt. Mais l'adjudant général Delage parle d'une invention dont il se dit l'auteur et qui, d'après lui, devait faire merveille. Il me semble qu'il exagère. Il prétend qu'en moins de cinq minutes, il peut mettre à terre 800 fantassins et 40 chevaux, le tout sortant d'un grand radeau comme d'une arche de Noë.

Et d'abord, cela dépend de bien des choses : de la facilité d'accès des rives, de la rapidité du courant, de la hauteur des eaux, de la réaction possible qu'offrira l'ennemi, du vent, de la pluie qui rend les planches glissantes ... etc ... etc ...

Quoi qu'il en soit, nous sommes maintenant bien renseignés sur les mesures prises par les Etats-Majors républicains pour la défense de la Loire à partir de l'an II.

Il est vrai qu'à cette époque, la Vendée ne pouvait plus réagir avec autant de puissance qu'en 1793. De plus, tous les bateaux de transport et de pêche avaient été enlevés à leurs propriétaires ou détruits. Déjà, durant les premiers mois de l'insurrection, un grand nombre de barques avaient été capturées, conduites à Nantes et mises sous séquestres. Les mariniers les réclamaient sans cesse. L'un d'eux, nommé Colas Fréteau, d'Oudon, fut délégué par cinquante de ses camarades. Il se présenta chez le représentant du peuple, Carrier, pour obtenir de lui la levée du séquestre mis sur les bateaux. Mal lui en a prit. Le conventionnel entrant en fureur, tira son sabre et chercha à frapper l'infortuné pétitionnaire qui d'un bond en arrière se mit hors d'atteinte. Sans son agilité, le pauvre Nicolas fut certainement passé de vie à trépas.

A un moment donné le bruit se répandit que les bateaux seraient rendus à leurs possesseurs. Vive alerte à Ancenis. Le comité de surveillance, le 26 pluviose an II, demande à l'administration centrale de garder les bateaux à Nantes.

"S'ils étaient rendus à leurs propriétaires, les Chouans les utiliseraient pour passer d'une rive à l'autre, car les Vendéens sont maîtres de Doué et de Brissac ..."

L'on était alors au 4 février 1794 et nous avons vu ce que l'adjudant général Delage fit des barques qu'il avait pu saisir. Le passage de la Loire devenait donc difficile durant les hautes eaux.

Mais en été, il y avait entre Nantes et les Ponts de Cé une cinquantaine de gués, heureusement pour les royalistes qui savaient fort bien les utiliser.

En tendant une corde d'une rive à l'autre, une petite troupe pouvait, la nuit, traverser le fleuve.

Mais les mailles du filet, placé entre la Vendée et le pays des Chouans s'étaient progressivement resserrées de telle sorte que pendant longtemps, les communications entre les insurgés des deux rives, devinrent terriblement dangereuses.

Sur la rivière de l'Erdre, la liberté de la navigation était en principe assurée par des bateaux armés et par des toues bastinguées, qui, suivant le danger plus ou moins pressant et l'état des pays riverains, stationnaient en des points importants : île de Versailles, Barbin, Sucé, la Popinière, Nort. Une surveillance active était exercée sur les rives.

Les chalands montant ou descendant étaient formés en convoi. Ils devaient rester étroitement groupés. La toue bastinguée marchait en tête, le bateau armé formait l'arrière-garde. Toute embarcation dépassant le convoyeur de tête ou restant derrière la canonnière de queue était sommée de reprendre sa place, sinon elle était frappée d'une amende ou même d'une balle ou d'un boulet de canon, ce qui était plus grave. De plus le marinier indiscipliné devait payer la poudre brûlée contre lui.

... à suivre ...