LE CURÉ MARTYR DE BENEJACQ

EN 1794

LA MESSE DU REVENANT

Bénéjacq z

 

Le 19 germinal an 2 (8 avril 1794), Pierre Lafon, curé de Bénéjacq, fut exécuté à 3 heures de l'après-midi à Pau, rue de la Montagne (en face de l'hôpital actuel), pour avoir osé protester contre la fermeture de son église.

La tradition raconte qu'il demanda à Dieu la grâce de faire connaître à sa paroisse le moment de sa mort. En effet, vers les 3 heures du soir, alors que le ciel était serein et sans nuages, un épouvantable coup de tonnerre annonça au peuple consterné que le crime était consommé.

Or, voici qu'à l'heure de minuit son servant de messe se levait chaque soir et s'en allait à l'église. "Enfant, où vas-tu ainsi, lui demanda sa mère ? - Je vais servir la messe à M. le curé. - M. le curé est mort ! - Je ne sais pas, mais il m'a dit d'aller lui servir la messe chaque soir, à minuit. - Mon enfant, c'est un rêve, un songe ? - Oh ! non, venez voir plutôt."

Et ils y allèrent tous à minuit. L'église était déjà éclairée. Quatre lumières jetaient leurs clartés blafardes dans le sanctuaire désolé. Qui les avait allumées ? Nul ne le sut jamais. L'enfant tira de sa poche une grosse clef ; la porte roula en grinçant sur ses gonds rouillés ; sa famille se perdit dans les profondeurs sombres du temple sacré ; l'enfant de choeur se dirigea vers la sacristie.

L'autel était prêt pour le sacrifice ... Au bruit des pas du servant sur la dalle froide, la porte de la sacristie s'ouvrit aussitôt, et lui, lui-même, le curé-martyr, parut, s'avançant les mains jointes vers l'autel. Sa tête était plus belle, le couperet sanglant l'avait glorifiée ; des reflets divins lui donnaient un éclat surnaturel ; c'était comme une auréole aux scintillements empourprés ...

Introïbo ad altare Dei ... Je m'approcherai de l'autel de Dieu, disait le prêtre d'une voix grave et pleine d'espérance.

Ad Deum qui latificat juventutem meam ... Vers le Dieu qui réjouit ma jeunesse, répondit l'enfant.

Et ainsi se succédèrent les prières, et puis seule la voix du Revenant continua la messe.

Il s'arrêta au Memento des vivants ; il pria pour ses chers paroissiens, et puis il nomma un apostat ... Monestier, qui l'avait condamné ; il demanda pardon pour lui, pardon pour le bourreau ...

A l'élévation, sa tête parut éclairée d'une plus vive lumière et la blanche hostie jeta des rayons éclatants. Au Memento des morts, il s'arrêta encore, longtemps ... Pourquoi si longtemps ? ... On entendit un nom, le sien, avec un soupir ... Son âme souffrait-elle en purgatoire ? Peut-être ... Il continua : "Agnus Dei, qui tollis peccata mundi, miserere nobis : Agneau de Dieu, qui effacez les péchés du monde, ayez pitié de nous !". Il communia. On le vit tressaillir d'une joie ineffable : c'était l'avant-goût du Paradis.

La messe s'acheva sans incident. Après le dernier évangile, le servant répondit : Deo gratias !

Le prêtre s'arrêta au milieu de l'autel avant de descendre ; et après, comme le petit lui offrait sa barrette pour le suivre à la sacristie : A demain, à demain, mon enfant ! murmura le trépassé.

Il retourna seul à la sacristie, les mains jointes ; au fond, les autres, pénétrés d'une sainte terreur, glissèrent comme des ombre le long de l'église et sortirent en silence. L'enfant donna un tour de clef dans la vieille serrure et la porte se referma avec un sourd gémissement. Les lumières s'éteignirent toutes seules et le sanctuaire retomba dans l'obscurité.

L'enfant servit ainsi la messe quinze jour au Revenant. "Dis-lui de bien prier pour nous et pour toi." ! lui recommandèrent ses parents. "Priez bien pour nous, M. le curé !" disait souvent l'enfant de choeur. Le prêtre souriait.

Et quand la dernière messe fut achevée, le trépassé prit les deux mains du servant et lui dit avec une douceur angélique : Dans huit jours, tu viendras me rejoindre .. Et l'écho du vieux temple répéta : Dans huit jours ...

Le lendemain, le petit enfant de choeur sentit les frissons de la fièvre. Il révéla son secret à ses parents désolés ; et lorsque, sur le soir, le délire s'emparait de lui, à travers des paroles inarticulées, on l'entendait répéter l'heure du rendez-vous : Dans huit jours ... dans ... huit ... jours ...

Il mourut. Les chants de l'Eglise ne se firent pas entendre sur son cercueil ; mais le secret avait transpiré ; plusieurs personnes avaient été prier à la messe du curé guillotiné ; tous le village s'était rendu aux funérailles de l'enfant de choeur.

Pendant longtemps on se montra sa tombe ; on indique encore la maison où il mourut, et les vieillards racontent, dans les longues veillées, l'histoire du prêtre-martyr et la Messe du Revenant ...

On croirait que ceci est une pure légende ; cependant la tradition donne ce fait extraordinaire comme s'étant passé réellement à Bénéjacq. "Les anciens, nous écrit-on, aiment à répéter ce qu'ils ont entendu de témoins oculaires. La famille Laban a conservé le nom de l'enfant de choeur. Une vieille fille Lafond possède une armoire ayant appartenu au saint prêtre. - On pourrait croire que le fait de messes célébrées par un prêtre mort est chose inouïe dans l'histoire de l'Eglise. Le P. Bareille, notre compatriote, assure qu'il a connu au Tonkin un missionnaire français du diocèse d'Orléans, ancien professeur au Petit Séminaire de la Chapelle St-Mesmin, qui avait servi la messe plusieurs fois de suite en pareil cas et qui en a fait la relation dans un ouvrage composé par lui sur les âmes du Purgatoire. Cet ouvrage a eu plusieurs éditions. Le récit ne se trouve qu'à la 1ère, ses supérieurs ayant obligé l'auteur à le supprimer dans les autres à cause de l'étrangeté du fait."

Mais il y a mieux que cela. On se souvient de la canonisation des vingt-six martyrs du Japon, dont 23 appartenaient à l'Ordre des Franciscains de l'Observance 16 prêtres et 17 tertiaires). Le chef de la mission était le P. Pierre-Baptiste. Le procès de canonisation affirme que déjà mort sur la croix, où il resta exposé pendant deux mois, il guérit une païenne et la baptisa. Mais "ce qu'il y eut de plus merveilleux et de plus surprenant, c'est que plusieurs fois Saint Pierre-Baptiste disparut de sa croix et fut vu d'un grand nombre de personnes, célébrant la messe dans l'église de son couvent de Nangazaqui, assisté par le jeune Antoine, vêtu de blanc, au milieu de chants tout célestes. Jean Rodriguez Curiel, l'un des témoins de ce prodige inconcevable, courut alors à la sainte montagne et constata que le corps du saint n'était plus sur la croix. Il demanda aux gardes ce qu'il était devenu, et ceux-ci lui répondirent qu'il leur était arrivé plusieurs fois de ne plus le voir sur sa croix et de l'y revoir quelque temps après ; fait vraiment merveilleux, dit le procès apostolique, miracle des plus grands, res mirabilis, imo et miraculum maximum".

Ainsi le fait extraordinaire du curé de Bénéjacq n'offre rien d'impossible ; on pourrait encore recueillir de précieux témoignages sur cette tradition, réunir des documents sur la vie et sur la mort du curé martyr et glorifier, dans un travail spécial, la mémoire bénie du saint prêtre. Dans le diocèse d'Aire, l'on vient de célébrer avec le plus grand éclat le centenaire de plusieurs courageux martyrs, admirables modèles du clergé.

V.D.

Etudes historiques et religieuses du Diocèse de Bayonne

1894

Capture plein écran 17062012 223935

Etudes historiques et religieuses du Diocèse de Bayonne

1895