INAUGURATION DE LA

STATUE DE CHARETTE A LEGÉ

LE 4 SEPTEMBRE 1826

 

Statue de Charette

De là, précédée de la croix et de la riche bannière de Legé, la procession a traversé la ville. Quatre-vingts prêtres en surplis, marchaient en chantant l'Exaudiat (On distinguait parmi eux M. l'abbé Remaud, Curé de Maché, chevalier de Saint-Louis, ancien Commissaire-Général de l'armée de Charette). Les deux Evêques, la mître d'or en tête et la crosse à la main, étaient suivi des grands de ce monde, tous chargés de décorations éclatantes, de riches uniformes et de magnifiques broderies.

Cet imposant spectacle plaisait aux Vendéens ; ils mettent Dieu avant tout, et voyaient avec plaisir les honneurs rendus aux princes de l'Eglise. En attendant ses murs et sa voûte de granit, la chapelle qui doit faire partie du monument de Charette étaient provisoirement figurée en tentures blanches, avec des ogives à jour, dessinées par des guirlandes de verdure. (Toute la partie du décor de la fête a été dirigée avec un goût parfait : elle avait été confiée aux soins de M. Chagneau, architecte, qui y a fait preuve de beaucoup de talent).

A la vue des lévites et des pontifes du Seigneur entrant sous cette tente, nous nous rappelions cette fête des tabernacles, alors que le Dieu d'Israël était adoré par les guerriers des tribus sous des berceaux de fleurs et de feuillage, et celui dont on venait honorer la mémoire n'était-il pas un autre Machabée ? N'était-il pas tombé vaillamment pour défendre les autels de son Dieu et les foyers de ses pères ?

Pendant la Messe, célébrée par Monseigneur l'Evêque de Nantes, une musique religieuse et militaire se faisait entendre. Au moment solennel de l'Elévation elle a fait silence, et les tambours de toutes les divisions ont battu aux champs. Alors plus de quatre mille soldats chrétiens et armes et plus de dix mille soldats chrétiens en armes et plus de dix mille spectateurs se sont agenouillés. Les grands et les petits ont courbé leurs fronts, et les drapeaux, les étendards déchirés, percés de balles, noircis par la poudre des batailles, se sont inclinés devant le Dieu des armées, devant le Dieu des Vendéens.

Bientôt après, toutes les voix, comme une seule voix sont montées vers le ciel : on priait pour le Roi. Partout le chant du Domine, salvum fac Regem est beau à entendre ; mais, dans la Vendée, il me semble plus beau encore : c'est là comme le chant du pays. Dans plusieurs églises nous l'avons entendu répéter jusqu'à sept fois de suite. La Messe étant terminée, Monseigneur l'Evêque de Luçon est monté sur les degrés de l'autel, et a donné la bénédiction pontificale. La foule s'est prosternée de nouveau, et plus d'un vieux soldat des armées catholiques a pu se souvenir que, dans les jours de péril et d'épreuve, les Prêtres donnassent le signal du combat ; car ce peuple primitif appelle Dieu dans ses dangers comme dans ses joies, dans ses batailles comme dans ses fêtes.

Après la Bénédiction, Monseigneur l'Evêque de Nantes a prononcé le discours suivant ; ses paroles ont été puissantes et ont remué tous les coeurs.

Discours de Monseigneur l'Evêque de Nantes.

Messieurs,

"Il était dans mon coeur et dans mes désirs qu'un Pontife si justement cher à cette contrée fidèle, fit entendre une voix plus éloquente que la mienne dans cette cérémonie, embellie par la religion : de précieux souvenirs de famille l'eussent encore rendue plus touchante (Monseigneur l'Evêque de Luçon a eu deux frères qui se sont distingués dans la guerre de la Vendée). Vous partagerez donc mes regrets, que la difficulté de parler dans cette enceinte, ne lui ait pas permis de nous accorder une faveur dont nous étions si jaloux.

Toutefois, ce ne sera pas pour célébrer la valeur guerrière que je prendrai la parole au milieu de vous, Messieurs. Le Héros proposé à la reconnaissance publique, trouvera de plus dignes interprètes des sentiments que chacun de nous éprouve. Sa mémoire, si chère à cette contrée, cette terre témoin de ses exploits, la présence de l'héritier de son nom et de son dévouement, la réunion de ses dignes compagnons d'armes, qui ont avec lui tant de traits de ressemblance, inspirerront mieux des guerriers qui sont ici dans une fête de famille, des magistrats qui, au besoin, donneraient les mêmes exemples de fidélité, et cet ancien ami de notre auguste Monarque, qui nous re présente si bien sa bonté et ses vertus, et dont la présence est une preuve signalée de l'intérêt qu'il porte à nos contrées fidèles.

Mais, Messieurs, il appartient à mon ministère de considérer cette cérémonie sous un autre rapport. Que sont les honneurs fugitifs de la terre ? En vain élevons-nous des monuments : fragiles eux-mêmes, comme la vie du héros qu'ils nous représentent, ce sont, nous disent les livres saints, de faibles consolations pour ceux qui les érigent, et qui ne sont rien pour ceux à qui on les consacre, si la Religion n'est là pour leur donner la vie ; elle seule peut payer dignement les sacrifices qu'on lui a faits, elle seule peut acquitter notre reconnaissance, en leur procurant une gloire et un bonheur immortels.

Qu'il me soit permis, Messieurs, de vous rendre grâce, de la pieuse pensée que vous avez eue, en érigeant ce monument, d'en faire un lieu de prières, et d'appeler ainsi sur le Héros chrétien que nous chérissons, les suffrages de la religion et les voeux des fidèles.

Pouvons-nous, hélas ! nous dissimuler la faiblesse de notre nature ? et si un généreux et persévérant sacrifice, tel que celui que nous admirons, est un fondement légitime de nos espérances, sommes-nous assurés que toutes les fautes, toutes les imperfections ont été expiées ? Comment ne pas craindre celui qui juge les injustices mêmes, après une vie agitée et passée dans la licence des camps ?

Ici, Messieurs, je vois la représentation de ce monument de votre piété : il sera dans le lieu même où je viens d'offrir les Saints Mystères, et c'est par ce motif, que j'ai cru pouvoir, en faveur d'une cérémonie auguste, en devancer la consécration solennelle.

Qu'il s'achève donc, ce monument de reconnaissance, digne de la cause sainte qui l'a inspiré, et, toujours guidé par sa foi, l'on verra le guerrier, prosterné aux pieds de ces autels, reconnaître humblement son impuissance, célébrer la force de celui qui détruit et relève les trônes, et le bénir aujourd'hui dans ses miséricordes, comme il l'adora dans ses rigueurs ; et l'on verra une population entière, si riche de tant de généreux défenseurs de la Religion, implorer, dans les lieux mêmes où ils furent immolés, les miséricordes divines pour celui qu'elle vénérait comme un libérateur et chérissait comme un père.

A la voix de la Religion, et par sa douce influence, puissent les esprits se calmer, les partis se réunir, les coeurs se confondre dans l'amour de leur Souverain, dans la fidélité à leur Dieu, et que son neveux, témoins des prodiges qu'opère cette religion sainte, de ses bénédictions et de ses bienfaits, se sentent attirés par un charme secret à suivre de si beaux modèles."

Après ce discours, si digne d'un orateur sacré, on est sorti de la Chapelle. Le brillant état-major est allé se placer en groupe au bas de la dernière marche dit perron semi-circulaire, par lequel on descend du terreplein qui entoure l'oratoire, sur la place de Legé.

Le perron, placé directement au-dessous de la statue de Charette, servait de tribune. De là, l'orateur était vu et dominait la foule. Le premier qui y parut fut le vénérable vice-président de la commission du monument, M. Le Bouvier-Desmortiers, ancien magistrat, et auteur de la Vie de Charette.

Ce vieillard n'a point attendu pour louer le défenseur des Bourbons, que les Bourbons fussent revenus sur le trône. Il a rendu justice au courage, aux talents militaires, au dévouement de Charette, quand il y avait danger, et par conséquent gloire à le faire. Ainsi, dès qu'on eut l'idée d'élever un monument au héros Vendéen, M. Le Bouvier-Desmortiers fut choisi pour présider la commission qui s'organisait, afin de travailler à l'acquittement d'une grande dette, enviers le malheur et la fidélité. Plus tard, M. Le Bouvier-Desmortiers offrit cette présidence au Duc de Fitz-James, qui était venu présider les élections du département de la Vendée. Le noble Duc l'accepta, et, dans la mémorable circonstance de l'inauguration, son coeur tout vendéen lui aura fait regretter vivement d'être retenu loin du pays qu'il aime et qu'il admire.

Au comble de la joie, fier et heureux de la gloire de son héros, M. Le Bouvier-Desmortiers, malgré ses quatre-vingt-huit ans et la fatigue de la route, vint se placer au-dessous de la statue qui était encore cachée dans un drapeau blanc. Entouré de plusieurs membres de la commission, il remit à M. le duc de Rivière, le cordon qui devait faire tomber le voile qui cachait Charette.

Un grand silence, celui de l'attente et de l'émotion, régnait parmi les dix mille personnes rassemblées autour du monument. Tous les yeux étaient fixés sur la statue voilée ... Enfin, ce voile tombe, et mille et mille voix s'élèvent, et les cris de Vive le Roi ! vive Charette ! honneur ! honneur à Charette ! retentissent long-temps.

A ces cris viennent se mêler les sons d'une musique guerrière, et le bruit des salves, et celui des tambours. Les vieux Vendéens reconnaissent leur chef ; ils élèvent et leurs mains et leurs armes vers lui ; les étendards, les drapeaux, le saluent ; les femmes, les enfants, les soldats, les prêtres, les grands de ce monde, et les pauvres paysans répètent honneur ! honneur à Charette !

Ce délire de joie, cette ivresse d'enthousiasme ne cessent que lorsque M. Le Bouvier-Desmortiers, s'avançant sur le perron, fait un signe qu'il va parler.

... à suivre ♣

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