INAUGURATION DE LA STATUE DE CHARETTE

A LEGÉ

LE 4 SEPTEMBRE 1826

 

Statue de Charette

Le silence se rétablit, et M. le vice-président commence son discours d'une voix ferme et assurée ; mais le bonheur qu'il ressent de voir rendre enfin à Charette les honneurs que réclamaient depuis longtemps son dévouement et ses malheurs, est trop grand, sa voix se trouble, des larmes de joie l'empêche de voir : il est forcé de remettre son discours à M. Roger de la Mouchetière, qui lit ce qui suit :

Discours de M. Le Bouvier-Desmortiers, Vice-Président de la Commission du monument.

"Messieurs,

"Enfin le jour de la justice est arrivé. La France, rendue à elle-même, triomphe du cahos révolutionnaire qui semblait devoir l'engloutir. L'esprit de parti, qui, depuis 30 ans, versait la calomnie sur la tombe du général Charette, est réduit au silence ; la calomnie, cet insecte rongeur des réputations, de l'honneur et des vertus, rentre dans le néant dont il n'aurait pas dû sortir. Puisse un voile impénétrable d'oubli dérober aux générations futures, la trace des malheurs et des crimes qui ont si long-temps dénaturé le caractère français !

O Vendée ! terre sacrée de la fidélité ! et toi, Charette, que la France reconnaissante fait graver aujourd'hui avec le burin de l'immortalité ! je vous salue ! Le même hommage doit réunir deux noms désormais inséparables.

Et vous, dignes héritiers de l'ancienne chevalerie française, brillants météores qui n'avez lui qu'un instant sur cette terre régénérée ! Vous tous, enfin, qui avez conquis dans les champs de l'honneur la couronne du martyre, prêtez-nous l'éclat de tant de victoires pour célébrer dignement cette fête nationale, qui est aussi la vôtre, car la gloire des grands hommes fait celle des grandes nations. Si Charette a mérité les honneurs qu'on rend aujourd'hui à sa mémoire, c'est qu'il a deviné ses modèles ; il a jugé par ce qu'ils avaient fait ce qu'ils auraient pu faire encore, si la mort ne les eût frappés au milieu de leurs triomphes. Charette a marché sur leurs traces ; il a voulu les atteindre, et il y est parvenu. Que pouvait-il faire de plus ?

On admire les héros du champ de Mars. On estime et on aime les héros des vertus privées. Les uns s'illustrent par de grands actes de courage ; les autres embrassent tous les rapports qui unissent les hommes entr'eux, les arts de la paix, le bonheur et la durée des empires. N'attendez pas de moi, Messieurs, que je vous entretienne ici des travaux guerriers de Charette : vous les avez vus sur le champ de bataille, c'est assez, vous ne les oublierez pas. Mais permettez-moi d'appeler un moment votre attention sur le caractère particulier de cet homme extraordinaire dont l'antiquité, si riche en héros, n'a point vu d'égal. Ce qu'on n'a vu que dans la Vendée et qu'on ne verra plus, c'est un général d'armée dans un dénuement presque total de ce qu'il faut pour faire la guerre, sans argent, sans places fortes, sans artillerie, sans munitions, sans soldats que des paysans armés de bâtons qui marchaient à l'ennemi avec un morceau de pain noir dans leurs poches, et buvaient, au besoin, l'eau bourbeuse des fossés. Non, Messieurs, l'antiquité n'a rien vu de semblable, elle n'a point vu d'homme qui ait trouvé dans son génie les ressources qui lui manquaient, ressources créées par le besoin même du moment ; un homme enfin, qui, par sa prudence et son incroyable activité, a soutenu pendant plus de trois ans une guerre de géants, une guerre d'extermination.

Charette avait un coeur droit ; son but unique était le trône des Bourbons. On ne peut lui refuser une constance que jamais les revers ne purent altérer. Plus son armée se trouva dans la détresse, moins il s'en sépara. Tous ses officiers se retirent, se reposent ; lui seul jamais. Vénéré comme un père, on chérissait son existence ; tout aurait été perdu sans lui. Il devait paraître d'autant plus précieux, que personne n'aurait pu le remplacer.

Lorsqu'on lui proposa de passer en Angleterre, le général Gratien lui écrivit que si, dans 48 heures, il n'acceptait pas ses propositions, il le poursuivrait à outrance et ceux qui lui donneraient asile ; qu'il ferait enlever hommes, femmes, enfants, bestiaux, subsistances, et généralement tout ce qui pouvait leur appartenir. Charette répondit au général Gratien : Je saurai périr les armes à la main, mais fuir, abandonner les braves que je commande ! Non, jamais. Louin de craindre vos menaces, j'irai vous attaquer dans votre camp. On pourrait lui appliquer ce que le roi Pyrrhus disait en parlant d'un vertueux sénateur Romain qu'il n'avait pu corrompre par ses largesses ; Admirable Fabricius, il serait aussi facile de détourner le soleil de sa course, que toi du sentier de l'honneur.

Terminons, Messieurs, ces hommages par le plus digne, d'honorer les mânes d'un illustre guerrier, l'éloge funèbre, aussi court que sublime, prononcé par le Roi Louis XVIII, à la tête de son armée : Nous venons, Messieurs, de rendre les derniers devoirs à celui que vous avez admiré, peut-être même envié jusque sur le champ de bataille de Berstheim, à celui qui tant de fois a fait entendre ce cri qui m'a causé dans vos rangs une satisfaction si vive, mais que j'aimerais beaucoup mieux répéter encore avec vous." Exemple unique d'illustration perpétuelle, que le Monarque a laissée pour héritage à la famille de Charette, dont l'éclat la couvrira dans tous les siècles.

Si la trahison n'a pas permis à Charette d'achever son ouvrage, le ciel, à défaut de son bras, a réuni ceux de tous les potentats de l'Europe ; Tantoe molis erat Francorum reddere regem.

et pour le bonheur de la France les Bourbons nous sont rendus,

"VIVE LE ROI !"

Après le discours de M. le Vice-Président de la commission, MM. les Lieutenants-Généraux comte Despinoy et de Sapinaud, les Préfets de la Vendée et de la Loire-Inférieure, M. le baron de Charette, et enfin M. le Duc de Rivière, prennent successivement la parole dans les termes suivants :

Discours de M. le Lieutenant-Général comte Despinoy, commandant la 12e division militaire

"Braves Vendéens, l'oeuvre de la reconnaissance publique est accomplie, il apparaît aux yeux de la France monarchique, le monument érigé à la fidélité et au dévouement, dans l'un de ses héros, et nous pouvons enfin saluer de nos acclamations le jour rémunérateur qui luit sur vos contrées, ce jour consacré par les pieuses offrandes et les communes bénédictions de deux vénérables Pasteurs.

Hommage, éternel hommage à la Providence, qui, en replaçant sur le trône de leurs ancêtres les fils de Saint-Louis, a voulu rétablir en même temps, dans leurs premiers honneurs et dans l'estime de la postérité, les compagnons de leur exil, les nobles soutiens de leur cause ; gloire au Monarque qui, non content de faire asseoir à ses côtés la justice et la munificence, les environne de tout l'éclat de ses lumières, les protège de tout l'ascendant de ses vertus, et se plaît à récompenser par elles tous les genres de mérite et de service ; honneur à son auguste famille, qui, dans sa fervente et intarissable bienfaisance, n'est occupée que du soin généreux de soulager l'infortune et de rendre à la religion ses temples et sa splendeur. Qu'il est touchant, cet accord unanime des plus douces comme des plus sublimes affections ! Qu'il est grand, qu'il est instructif, le spectacle qui frappe en ces lieux nos regards ! Pontifes, magistrats, guerriers, fonctionnaires de tous ordres ; habitants de toutes les classes ; et vous, respectables débris de trois générations qui s'éteignirent en combattant pour le trône et l'autel ; vous, nouveaux enfants de la chrétienne et belliqueuse Vendée, race de soldats laboureurs ; vous, surtout, sang des Charette, des Larochejaquelein, des Suzannet, des Bonchamp, dignes héritiers de leurs noms et de leur courage, approchez, et voyez. Le voilà votre ancien chef, votre illustre parent, votre intrépide compagnon d'armes, celui qui, par son audace et sa longanimité, força tant de fois la victoire à le suivre, qui vous enflamma dans les succès, qui vous soutint dans les revers, qui vous légua, à son moment suprême, l'exemple de sa constance et de sa résignation dans le malheur, le voilà triomphant et vengé ! Et par qui ce monument, vivante et durable image de qu'il a de mortel, est-il inauguré ! Approchez et voyez : il est au milieu de vous, l'élu du Roi, le sage et le fidèle Mentor donné par le suffrage de son coeur à l'enfant du miracle ; long-temps associé à vos périls et à vos espérances, long-temps aussi abattu et proscrit avec vous ; il se relève, il triomphe aujourd'hui avec vous. Ah ! serrez-vous autour lui ; venez, unissons nos voix, confondons nos élans, et permettez seulement à un vieux soldat qui s'enorgueillit, à son tour, d'avoir pu consacrer au service de ses maîtres légitimes les premiers temps de sa jeunesse et les dernières années de sa vie, d'être ici l'interprète de vos sentiments. Noble Duc, recevez nos sincères félicitations sur ce haut degré de confiance et d'honneur où vous appelle le choix de Sa Majesté ; recevez l'expression de nos voeux les plus ardents, pour la conservation et la prospérité de votre auguste Elève ; pour votre satisfaction et votre gloire personnels. Confident du Monarque bien-aimé qui a daigné vous envoyer parmi nous, portez au Père de la patrie les tributs de notre amour et de notre respectueux dévouement, et, lorsque vous apprendrez à ce nouvel Henri, dont vous allez guider les pas et développer la raison, l'histoire déplorable, mais utile, de nos longues tourmentes et de nos fatales dissentions, montrez-lui les rivages de la Loire et les champs de la Vendée, dites-lui : Prince, sur cette vierge encore habitent des hommes connus par la mâle énergie de leur caractère, fiers de leur honorable pauvreté, jaloux jusqu'à l'excès du trésor de leurs moeurs antiques ; des hommes non moins attachés à la foi de leurs pères qu'à votre dynastie.

La France entière, arrachée au sceptre paternel des Bourbons par la plus monstrueuse et la plus violente des tyrannies, avait ployé sous le joug, dans leur indignation, ces hommes se levèrent, ils armèrent leurs bras de ces mêmes instruments qui leur servaient naguère à creuser les sillons et à tailler leurs arbres. Alors commença cette lutte terrible, cette lutte à jamais mémorable, du faible avec le puissant, de l'opprimé avec l'oppresseur ; et plus d'une fois le puissant et l'oppresseur tremblèrent pour l'ouvrage de leurs parricides mains et pour leur propre existence, eux qui avaient fondé leur empire sur la terreur ; quand ces généreux athlètes durent succomber ; quand, plutôt accablés que vaincus, il leur fallut consommer le sacrifice de leur vie, quelle fut la maxime dans laquelle ils lurent tous leur devoir et puisèrent leurs consolations ; quelles furent les dernières paroles qui sortirent de leurs bouches ? Prince, écoutez-les, et qu'elles retentissent dans l'enceinte de vos palais, qu'elles demeurent gravées dans votre mémoire : Dieu et leur Roi !

VIVE LE ROI !"

 

... à suivre ♣

PARTIE 1 ICI

PARTIE 2 ICI

PARTIE 3 ICI

PARTIE 4 ICI

PARTIE 6 ET FIN ICI