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Partis de Saumur le soir du 2 décembre 1793, sous la conduite du citoyen Lepetit, les prisonniers arrivèrent à Chinon le lendemain, et le 4 décembre eut lieu un horrible massacre.

Nous avons quelques détails à ce sujet dans les procès-verbaux de la Société populaire de Tours, à la date du 25 octobre 1794 :

Un membre propose qu'on écrive à la Société et aux autorités constituées de Chinon qui ont été témoins des horreurs qui font frémir la nature. Cette proposition est appuyée et arrêtée.

Un membre dit qu'il était à Chinon, lors des fusillades qui y furent exécutées. Il dépeint avec quel criminel sang-froid et quel mode horrible on employa pour faire ces fusillades. Dans la marche pour arriver au lieu de la mort, il y eut si peu d'ordre qu'un volontaire fut tué et deux blessés. Les exécuteurs de ces ordres barbares ne se contentaient pas seulement de donner la mort aux malheureux prisonniers, mais ils insultaient encore à la triste destinée de ces malheureux à qui ils allaient la donner en les mutilant à coups de sabre et de crosse de fusil.

Un citoyen atteste que le commandant de la troupe se nomme Lepetit et que c'est lui qui a reçu d'un représentant du peuple des ordres de fusiller les prisonniers en route. Un membre propose de dénoncer Lepetit à l'accusateur public du Tribunal révolutionnaire ; cette proposition est couverte d'applaudissements.

Un citoyen des tribunes, nommé Sandau, dit que vers la fin de brumaire, l'année dernière, il résidait à Saumur et était gendarme national. Il fut commandé par le nommé Lepetit, alors membre du Comité révolutionnaire de cette commune, de monter à cheval et de l'accompagner pour la conduite de six à sept cents prisonniers.

Depuis Montsoreau jusqu'à Chinon, j'en ai vu fusiller cinq à six tant vers la commune de Saint-Germain qu'en sortant de Candes, et un qu'on a jeté par-dessus les ponts de Chinon, après qu'on lui eût ôté son portefeuille.

Le lendemain matin, avant le départ, on fit un tri des prisonniers ; ceux qui avaient des papiers sur eux furent mis de côté et partirent de suite, en leur disant qu'ils n'avaient qu'à être tranquilles, qu'ils seraient regardés comme suspects ; à ceux qui se trouvèrent sans papiers, on dit qu'on allait les mettre dans un endroit jusqu'à ce que leurs municipalités les réclament. C'est en les transférant d'endroit qu'on les a fusillés. Ils étaient au nombre de 250."

Comme la chose avait été décidée, la Société populaire de Tours écrit le 5 novembre à la municipalité de Chinon, qui lui répond le 11 novembre :

Vous nous demandez des détails sur la fusillade qui a été commise aux portes de notre commune sur des prisonniers venus de Saumur. Vous nous reprochez de ne nous être pas disculpés de l'avoir tolérée. Il paraît que la Société a oublié la conduite louable de la commune de Chinon à cette époque. Nous allons vous remettre les faits sous les yeux.

Le 13 frimaire (3 décembre), nous reçûmes une feuille de route portant l'ordre de préparer un local sûr pour des brigands de la Vendée et des logements pour le détachement qui les conduisait. La destination était pour Orléans. Nous avons exécuté l'ordre. Des commissaires de la municipalité furent chargés de procurer aux détenus les secours que l'humanité réclamait. La nuit fut tranquille.

Le lendemain, la municipalité fut prévenue qu'on se proposait de fusiller ces malheureux à une promenade qu'on appelait le Mail Saint-Mexme. Nous n'avions vu ni le commissaire, ni le commandant du détachement. Deux membres de la municipalité se transportent sur-le-champ au Comité de Surveillance. Dans le moment, on ne put douter du projet. Le temps pressait. Un membre du Comité va chercher lui-même le commissaire et le commandant. Ils entrent. La discussion fut vive, notre opposition fut soutenue avec force, et ils promirent d'y obtempérer en entier.

La troupe part. A peine est-elle sortie du faubourg, sur la route de Tours, qu'une fusillade se fit entendre. Notre mécontentement fut extrême, mais les auteurs étaient déjà loin. Une heure après, on apporte au Comité une lettre du commissaire, dont voici copie :

14 frimaire, sur la route d'Azay.

Lepetit, membre du Comité Révolutionnaire de Saumur, à ses collègues de celui de Chinon.

Malgré toutes les précautions que j'avais prises, les environs de votre ville ont été souillés du sang des brigands. Je n'ai pu contenir plus longtemps l'indignation des soldats. Leur juste fureur s'est satisfaite.

Citoyens, cette opération s'est faite aux cris réitétés de Vive la République ! d'une multitude de citoyens de votre ville, qui nous avaient suivis. Répétons aussi : Vive la République !

LEPETIT

Nous vous assurons que le Comité Révolutionnaire a envoyé au Comité de Sûreté Générale les renseignements les plus étendus sur cette affaire. Nous vous assurons que nos concitoyens ont vu ce massacre avec la plus grande horreur. Peu de citoyens entraînés par la curiosité ont suivi, et sûrement sans se douter de ce qui allait se passer.

Cette lettre est signée du maire de Chinon, Chesnon-David, de cinq officiers municipaux (Froger, Maspelin, Mucar, Richard, Lemançais), et de cinq notables (Brémont, Joubert, Guérineau, Le Maître, Pheloppouse).

De son côté, le Comité révolutionnaire de Chinon répondait, le 13 novembre 1794, à la Société populaire de Tours : "Nous ne pouvons qu'applaudir aux vues qui vous animent et vous ont dirigés dans votre lettre (du 5 novembre) relativement à la fusillade qui a eu lieu dans nos murs. Mais déjà nous en avions prévenu et instruit le Comité de Sûreté Générale de la Convention et des précautions que nous avions prises pour l'empêcher." La lettre est signée de Tarduand, président, et de Lenoir, faisant fonctions de secrétaire.

Dans sa séance du 16 novembre 1794, la Société populaire de Tours décida d'envoyer au Comité de Sûreté générale de la Convention les lettres de la municipalité et du Comité révolutionnaire de Chinon. (Elles sont conservées aux Archives Nationales (W22).

Chanoine UZUREAU

Bulletin - Amis du vieux Chinon - 1934

Tous mes remerciements à M. W. Grekoff pour les photographies de cet article.

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