Procès-verbaux d’élection et d’installation de deux sages-femmes,

dans les registres paroissiaux d’Olonne en 1746 (E dépôt 166/4, vues 107-108)

 

 

Transcription

Vue 1 :

Le 8e mars,

après avoir requis et [2] convoqué les principales, les plus vertueuses [3] et les plus

honnêtes femmes de la paroisse [4] dans la maison curiale,

après la grande messe [5] paroissiale, [rejet +] a esté eslue à la pluralité des [6] voix

Catherine Bicha, veufve de ce bourg,

[7] et après l’élection faite le 6e de ce dit mois, [8] je soussigné, curé de la ditte

paroisse, luy [9] ay fait prêter serment sur les saints évangiles [10] que je lui ay donnés après

à baiser et à toucher,

[11] par lequel elle a juré et protesté de s’acquitter [12] fidèlement de son employ ce

susdit jour 8e [13] de mars, en présence de Mr Duclos Menanteau, [14] maître chirurgien du

bourg soussigné,

et le [15] tout suivant les règlemens de notre [16] manuel [Rejet +] pour choisir une

sage femme]

Approuvé le renvoy et les mots contenus au bas « pour [17] choisir une sage femme »,

approuvé aussi deux mots [18] en interligne « au bas »

[19] [Signé :] L. Menanteau, Paranteau curé d’Ollonne.

 

Vue 2 :

Le 13e mars 1746,

après avoir assemblé un [2] certain nombre des femmes les plus pieuses et les [3] plus

raisonnables des villages de cette paroisse, [4] pour élire une sage-femme pour lesdits

villages, [5] celle qui a esté cy-devant eslue étant pour le [6] bourg,

les femmes de la paroisse ayant [7] jugé à propos d’en créer deux, vu l’étendue de [8]

ladite paroisse,

a esté choisie et constituée dans [9] cet employe, à la réunion de toutes les voix, la [10]

veuve Marie Cruleau, du village de La Girerière, [11] à l’issue de la messe paroissiale

et, après [12] les vêpres le même jour que dessus, je soussigné, [13] curé de laditte

paroisse, ay fait prêter le [14] serment sur les saints évangiles, en la présence [15] du maître

chirurgien de cette ditte paroisse [16] soussigné,

et le serment étant prêté ainsi [17] solennellement, je luy ay fait toucher et [18] baiser

le livre des saints évangiles.

La ditte veuve Marie Cruleau m’a esté [19] aussi indiquée par la défuncte sage femme

comme [20] une des plus capables de luy succéder.

[Signé :] Paranteau, [21] curé d’Olonne [22] L. Menanteau.

 

 

 

Commentaires :

 

Le suffrage n’est vraiment devenu universel en France, par l’intégration des femmes

dans le corps électoral, qu’en 1944. Les registres paroissiaux d’Olonne pour 1746 témoignent

toutefois d’un cas particulier, où les femmes sont réunies en corps électoral, et où leur opinion

compte. Tentons d’apprécier la réalité de ce vote et sa liberté.

 

Il s’agit d’une élection très spéciale, celle d’une sage-femme, et même ici de deux.

Elles sont élues à quelques jours d’intervalle, ce qui facilite notre observation. L’emploi de

sage-femme s’est répandu au cours de l’Ancien Régime, pour tenter de réduire la mortalité

des femmes en couches, de même que celle des enfants à la naissance. Il ne s’agit pas d’une

fonction magique ou religieuse, mais bien d’un exercice paramédical, comme l’atteste la

présence d’un maître chirurgien, le jour de leur installation. C’est aussi une fonction

réglementée, en dépit du très faible niveau de connaissance exigé, parce qu’elle intéresse le

roi et l’Eglise. Le premier veut préserver la vie de ses sujets, la seconde s’inquiète de leur

salut. Or le statut des enfants mort-nés est ambigu, puisqu’ils ne peuvent être baptisés. Les

futurs parents, depuis 1552, sont tenus de déclarer les grossesses, manière de dissuader tout

avortement, alors qualifié en crime. Puis la sage-femme veille à la naissance. Les deux

procès-verbaux d’Olonne décrivent les solennités sacrées de leur installation publique : elle a

lieu à l’église, où le curé fait prêter serment, puis « toucher et baiser le livre des saints

évangiles ». Tout cela respecte « les règlements de notre manuel », précise le curé qui, on peut

le croire, n’improvise pas.

 

Le cas d’Olonne permet de bien appréhender les formalités du choix d’une sagefemme.

C’est au cours de la grand-messe dominicale que le corps électoral a été convoqué. Sa

réunion a eu lieu le 6 mars, qui était un dimanche, sans qu’on sache si la convocation venait

tout juste d’être annoncée, ou bien datait de la semaine précédente. L’installation s’est faite le

8 mars, donc le mardi suivant, qui n’est pas un jour chômé. Des femmes d’Olonne n’en sont

pas moins restées mobilisées sur une question dont la résolution ne les satisfaisait pas

entièrement. Elles pensaient en effet que le renouvellement de la sage-femme, rendu

nécessaire par le décès de la précédente, devait aussi être l’occasion d’en dédoubler la

charge : elles avaient « jugé à propos d’en créer deux, vu l’étendue de la paroisse », en tout

cas d’en élire une autre « pour les villages », la première, affirmaient-elles, l’ayant été « pour

le bourg ». Leur mouvement fut assez fort pour s’imposer sans délai : dès le 13 mars, soit le

dimanche suivant, les femmes, mais cette fois-ci celles des villages seulement, s’assemblèrent

à nouveau pour cette élection complémentaire, à l’issue de la grand-messe. L’installation

solennelle eut lieu l’après-midi même, après vêpres, devant – on l’imagine – un concours de

peuple ravi de sa victoire. Les villages ne devaient donc pas être assez bien desservis par les

sages-femmes précédentes, et ils ont su se faire respecter.

 

Le curé avait écrit, le 8 mars, « avoir requis et convoqué les principales, les plus

vertueuses et les plus honnêtes femmes de la paroisse ». Quel est ce corps électoral ? Sa

qualification, tout à fait semblable à celle des assemblées de communautés d’habitants ou de

fabrique (« la générale de paroisse »), reprend une définition médiévale, sanior et melior pars,

la plus saine et la meilleure partie, soit pas tout à fait tout le monde, mais sans qu’on sache

vraiment qui manque. Peut-être du reste n’est-ce qu’une façon de disqualifier, après coup, les

abstentionnistes. Le dimanche suivant, les termes changent mais l’esprit est le même : venues

des villages, sont alors présentes « un certain nombre de femmes, les plus pieuses et les plus

raisonnables. » Entre temps, elles s’étaient emparées de l’initiative, car si elles avaient été

« convoquées » auparavant par le curé, on dit désormais seulement qu’elles sont

« assemblées » par lui. Elles lui ont donc imposé non seulement leur idée, mais leur

formation, car il ne s’agit plus que des femmes des villages. Auraient-elles été sous-représentées

le dimanche précédent ? C’était alors à la cure – un lieu, notons-le, pas forcément

capable d’accueillir une foule –, et on ne dit plus qu’elles y sont retournées. L’élection,

surtout si elles étaient plus nombreuses, a pu se faire à l’église même, ou devant le portail. Ce

fut en tout cas sans délai et avec plus de détermination car, si le scrutin avait révélé « une

pluralité des voix », le premier dimanche, cette fois-ci c’est à « la réunion de toutes les voix »

qu’il s’exprime.

 

La première sage-femme, Catherine Bicha est une veuve. C’est aussi le cas de la

seconde, Marie Cruleau, du village de la Girerière. Leur état est sans doute recommandé par

les règlements que compulse le curé dans son manuel. Cela suffit-il, en plus de l’onction

électorale, à leur légitimité ? Le curé achève en effet le second procès-verbal par une

indication justifiant aussi bien le choix des femmes des villages, que le fait qu’il ait accepté

cette novelleté : « ladite veuve Marie Cruleau m’a été aussi indiquée par la défunte sage

femme comme une des plus capables de lui succéder. » Elle était donc éventuellement éligible

dès cette sorte de premier tour qu’avait été la première élection. La capacité à être éligible

paraît dépendre des recommandations d’une sage-femme d’expérience. Notons aussi que cette

Cruleau vient d'un village. De là à penser que c'était la raison qui l'avait écartée la semaine

précédente, il y a un pas que nous ne franchirons pas : rien ne traduit explicitement en effet un

antagonisme bourg-villages. Mais si elle n'était pas la seule à avoir été proposée par la

défunte, cela veut dire que celle-ci en avait désigné au moins une autre, ouvrant ainsi la voie à

un vrai choix.

L’élection d’une sage-femme relève de la démocratie tempérée qui prévaut dans les

communautés d’habitants : on ne sait trop qui n’est pas invité, mais cela semble aller de soi

pour tous. C’est en tout cas, à cette occasion, une affaire de femmes : les seuls hommes

présents, curé et maître chirurgien, ne sont là que pour assurer la régularité des opérations. Et

qu'on ne croie pas qu'ils les maîtrisent et qu’elles sont de pure forme : la seconde élection

manifeste qu’il n’en est rien.

 

Thierry Heckmann

 

Archives Départementales de la Vendée