UN GALERIEN COLONEL D'INFANTERIE ET CHEVALIER DE ST-LOUIS

CLAUDE-FRANCOIS STEVENOT, DIT "RICHARD"

CHEF DU CANTON DE PLOUBALAY-DINAN

EN 1796

A la fin de l'automne 1793, la chouannerie dinannaise était décapitée par la mort de son chef l'aventureux Rodolphe, autrement dit Malo Collas de la Baronnais, tombé au Plessis-Balisson sous les balles des républicains. Le Veneur de la Roche, commandant pour le Roi du département des Côtes-du-Nord, donnait sa commission de chef de division à son frère et collaborateur Victor, dit Cortez, mais gêné par ses blessures, d'humeur peu entreprenante, et n'aimant guère à payer de sa personne, le nouveau divisionnaire sera vite effacé par l'audace et la folle bravoure de l'un de ses subordonnés, que Malo, peu de temps avant sa mort, avait nommé chef de canton de Ploubalay.

Ce personnage, dont on ignorait l'origine et même le véritable nom, était venu au début d'octobre s'enrôler avec quelques déserteurs dans la division de Dinan et avait été accepté sur la recommandation d'André Le Saichère, dit Sans-Rémission ou Benjamin, qui l'avait connu dans les prisons  de la république à Saint-Servan. Enfermés tous deux à la tour Solidor, ils étaient parvenus à s'échapper de compagnie dans la nuit du 2 ou 3 octobre et à passer sur la rive gauche de la Rance.

De toute petite taille, il mesurait tout juste un mètre quarante six, le corps replet, il avait néanmoins la mine assez avantageuse. La figure ovale et colorée, les traits réguliers, l'oeil gris marbré, mais très vif, le nez busqué, les cheveux et les sourcils châtains, et la parole facile et abondante, l'inconnu semblait avoir reçu une éducation soignée et devait à son visage imberbe une apparence de jeunesse qu'il conserva longtemps.

De son état civil et de son passé nul ne savait rien de précis. Richard Coeur-de-Lion, tel était son nom de guerre, ou plus brièvement Richard, se montrait en toutes circonstances un rude soldat et un franc compagnon. Amputé des doigts de la main gauche, à la suite, disait-il d'une blessure reçue en Vendée, il se servait de son moignon avec adresse et ne paraissait nullement gêné de sa mutilation quand il s'agissait de faire le coup de feu, ou au repos de jouer aux cartes avec ses camarades. Habile à gagner la confiance des paysans, il ne l'est pas moins à dresser une embuscade et à entraîner ses hommes au combat. Le premier à l'attaque, le dernier à la retraite, d'une bravoure téméraire et d'un sang-froid que rien ne peut troubler, il semble invulnérable.

Le mystère de son origine accroît encore son prestige auprès des simples. Tantôt il se dit fils du commandant de la Normandie et se fait appeler M. de Blangin ; tantôt, il laisse entendre qu'il sort d'une famille noble d'Allemagne ou qu'il descend d'un maréchal de France ; il avoue aussi confidentiellement qu'il est un fils naturel de Louis XV, et son nez busqué contribuera à accréditer cette origine bourbonnienne.

Ces contradictions, qui semblaient cacher un passé assez trouble, ne manquèrent pas d'éveiller quelques soupçons chez ses lieutenants, sans doute mécontents d'avoir été mis sous les ordres d'un hors venu, et ils en feront part à Le Veneur de la Roche, qui après avoir vainement tenté de faire comparaître devant le Conseil général de l'armée le prétendu M. de Blangin, rendit compte à Puisaye de l'inutilité de ses démarches. Le 16 décembre 1795, il lui écrit : "Vous trouverez aussi une lettre d'un soi-disant M. de Blangin. Il m'a plus l'air d'un aventurier que du fils du commandant de la Normandie. M. Malo de la Baronnais l'avait nommé chef de canton dans la partie de Ploubalay et il avait pris le nom de Richard. Les officiers en sous-ordre ont eu de la suspicion sur son compte, d'autant plus qu'il sortait de prison lorsqu'il me fut amené ici à  la date de (illisible) et il ne me satisfit nullement par ses réponses. Je voulais l'envoyer au Conseil général, mais il prit différents prétextes pour pouvoir s'en excuser et, malgré l'ordre qui lui a été plusieurs fois communiqué, il n'a pas obtempéré. J'ai donné ordre à M. Victor de la Baronnais, que nous avons nommé chef de division à la place de son frère, tué au Plessis-Balisson, d'engager le prétendu M. de Blangin à acquérir les preuves de son identité ou à vider le pays, s'il ne peut se procurer ce qu'on lui demande. On est satisfait de son service, mais il peut se faire que ce n'en soit pas moins un aventurier."

Quelles déclarations Richard fit-il à son chef de division ? Nous les ignorons, mais il fut lui donner tous les apaisements désirés. Il lui raconta vraisemblablement ce qu'il écrira lui-même plus tard à Puisaye : Vétéran de la cause royaliste, qu'il avait défendue dès 1790, d'abord à Paris, puis en Vendée, où il venait de guerroyer trois ans, et où il avait reçu plusieurs blessures, dont une lui avait mutilé la main gauche, il lui avait sacrifié trente mille livres de rente, héritées de son père, riche corroyeur de Reims ; il lui révéla également son âge, trente-et-un ans, et son nom véritable : Claude-François Stévenot, lui demandant toutefois, pour des raisons personnelles, de garder le silence sur son identité.

Impressionné par l'aplomb et la faconde de leur auteur, Cortez se contenta de ces assertions invérifiables, et désormais il couvrit pleinement son subordonné. De quel droit après tout se montrerait-il plus difficile que le général en chef ? Puisaye, informé des exploits du nouveau partisan, grossis encore par les intermédiaires qui les ont colportés jusqu'en Angleterre, ne vient-il pas de lui écrire dans les termes les plus flatteurs ? Désireux d'incorporer à son armée ce personnage déjà célèbre, dont il entend parler pour la première fois, et ignorant qu'il en fait déjà partie comme chef de canton, il le qualifie de général et lui adresse le 3 décembre le billet suivant :

"Mon cher général,

Je charge un de nos amis communs, le chevalier de la Vieuxville, qui est dans vos parages, de vous voir et de s'entendre avec vous, afin que vous prêtiez votre appui aux grandes mesures que je projette pour la reprise des hostilités. Les vrais gentilshommes sont de notre côté. Nous ne nous occuperons plus des misérables détails de la petite chouannerie. Le Conseil des Princes, l'Agence de Paris, le Cabinet de Saint-James sont enfin d'accord. Nous pourrons marcher. Mais pour les opérations que j'ai soumises aux Princes, il faut de l'unité dans le commandement. Je vous sais trop dévoué à la cause du Roi et de la noblesse pour ne pas compter sur vous à la vie et à la mort."

Encouragé par ce témoignage de bienveillance, Richard, en liaison avec La Vieuxville, qui tient la rive droite de la Rance, transfère son commandement de Ploubalay à Dinan et, sur la rive gauche du fleuve, de Dinan à Saint-Enogat et à Saint-Cast, ne cesse de harceler les petits postes républicains et de lever des contributions sur les patriotes. Pendant le mois de janvier 1796, ses hommes viennent à plusieurs reprises tirailler sur les avant postes de la ville et poussent l'audace jusqu'à arrêter un convoi à quelques centaines de mètres des remparts.

Entr'autres faits d'armes, le 13 avril 1796, Richard, à la Ville-Rozé, en Ploubalay, charge vigoureusement les républicains très supérieurs en nombre. Renversé de plusieurs coups de fusil entre les bras de ses soldats, il ne cesse de les encourager par les cris de Vive le Roi ! et entraînés par son exemple, ils parviennent à se faire une trouée à travers les rangs ennemis et à ramener leur commandant criblé de blessures.

Lorsque la défection des Morbihannais en juin et la pression exercée par les troupes républicaines, enfin renforcées, obligent la plupart des bandes royalistes des Côtes-du-Nord à demander l'amnistie, Richard, ainsi que son chef Cortez, refuse d'en bénéficier et il proteste par écrit contre la reddition de ses camarades. En réponse à la circulaire envoyée aux officiers chouans, pour les engager à la soumission, il rédige une adresse grandiloquente, empreinte du royalisme le plus intransigeant et le plus fougueux.

"J'ignore entièrement, y lit-on, quelles sont les véritables raisons qui ont pu déterminer plusieurs chefs des armées catholiques et royales à reconnaître la soi-disant république française, à donner aux fidèles habitants de nos contrées un exemple très préjudiciable à la cause pour laquelle nous combattons encore.

"Je ne me permettrai pas de condamner ces Messieurs ... je (leur) demanderai seulement si c'est de bonne foi qu'ils ont reconnu cet infâme gouvernement enfanté par le crime et l'anarchie, cimenté par le sang du meilleur des Rois et par l'indigne massacre d'un nombre incalculable de vertueux Français de toutes conditions, de tout âge, de tout sexe, victime de leur attachement à la religion de nos pères et à l'auguste maison des Bourbons ..." etc.

S'il parle et écrit beaucoup, il agit encore davantage et ne manque pas de le faire savoir. A peine remis des blessures reçues à Ploubalay, il a vainement tenté un rassemblement sans se laisser abattre par cet insuccès, le chef du canton de Dinan qui a trouvé un asile chez une femme Leheraye, à Pleurtuit, reprend ses enrôlements et grâce à son autorité sur les paysans, il reconstitue peu à peu sa bande anémiée par les soumissions et les désertions ; au début d'août il parvient, malgré la paix, à grouper cinq cents hommes bien armés et encadrés par trois braves capitaines : Antoine-Alain-François-Joseph Le Moine, de Calais ; Charles-Marie-César Bloquet et Olivier Roland, dit Justice, de Dinan, et prêts à passer à l'action dès que les circonstances s'y prêteront. Il les tient en haleine par de fréquents rassemblements nocturnes annoncés par un coup de fusil, "le coup de la retraite", qu'il préside lui-même tantôt aux rochers de Lémon, en Plouër, tantôt aux Landes, en Pleurtuit.

A l'en croire, il peut compter sur trois mille hommes en état de porter les armes, qui ont en lui toute confiance. Il dispose encore de huit cent livres de poudre, qu'il va faire transformer en cartouches pendant les moments d'inaction, et s'est assuré de quinze "maisons de côte", mais qui n'ont pas été encore payées faute de moyens.

Devant la défection générale, Richard apparaît comme le seul défenseur du drapeau royal, aussi Victor de la Baronnais ne tarit pas d'éloge sur son lieutenant, le seul chef de canton en activité.

"Je ne puis trop louer son énergie. Sa conduite prudente que je vous fais connaître en est la preuve" et il insiste près de Puisaye pour que sa vaillance et ses blessures honorables soient "remarquées et applaudies".

Convaincu qu'on n'est jamais mieux servi que par soi-même, Richard, de son côté, ne manque pas de tenir le général au courant de ses faits et gestes et lui réclame à plusieurs reprises la confirmation de son grade de chef de canton. L'annonce d'un brevet de chevalier de Saint-Louis, le 29 août, fut sa récompense, qu'il accueillit avec la satisfaction d'un brave, "couvert de cicatrices honorables", gagnées dans "plus de cinquante actions meurtrières". Elle n'était d'ailleurs que la confirmation du geste de Charette, qui, sur le champ de bataille de Cholet, avait ôté de sa poitrine sa propre croix de l'ordre militaire et royal de Saint-Louis pour l'en décorer.

Le suspect que Le Veneur de la Roche voulait naguère expulser de l'armée catholique et royale comme un aventurier, est devenu un chef reconnu et honoré. C'est le moment où gonflé de son importance, étourdi par le succès, Richard se lançait dans l'entreprise qui devait interrompre sa carrière militaire si brillamment commencée aux bords de la Rance.

Parmi les causes d'insuccès de la seconde chouannerie, la plus évidente pour les chefs locaux, avait été la manière défectueuse dont les liaisons s'étaient faites avec les îles anglo-normandes. Terriens ignorant les caprices des vents et les surprises de la mer, beaucoup de chouans en attribuaient la responsabilité au principal courrier des Princes, Noël Prigent de Saint-Malo.

Fils d'un marchand des quatre-saisons, personnage sans éducation et pourri de défauts, Prigent était devenu par son courage, son adresse et ses connaissances nautiques, le meilleur des agents de liaison, mais en même temps il s'était rendu insupportable à ses collègues et antipathique à de nombreux officiers royalistes qu'il avait blessés par sa suffisance, son arrogance et ses prétentions. Quelques-uns même n'étaient pas éloignés de le suspecter de trahison. Arrêté une première fois le 31 décembre 1794, il avait pour sauver sa tête avoué tout ce qu'il savait et dénoncé ses compagnons et ses complices, mais les républicains avaient gardé le silence sur ses révélations, après les avoir utilisées, et l'amnistie accordée par le traité de la Mabilais survint à point pour lui permettre de sortir de prison la tête haute, sans qu'aucun de ceux qui l'employaient n'eût des preuves de sa félonie. Puisaye, à qui il avait sauvé la vie, en septembre 1794, en le ramenant heureusement à Jersey dans des circonstances critiques, lui en avait gardé une profonde reconnaissance, l'avait nommé son aide de camp et promu au grade de lieutenant-colonel et, en dépit de tous les rapports défavorables, conservait en lui une confiance aveugle et couvrait toutes ses incartades.

Par contre, il avait fini par s'aliéner le commandant de la flotille de Jersey, directeur de la correspondance des Princes, le capitaine de vaisseau Philippe d'Auvergne, prince de Bouillon, depuis son adoption en 1786 par le dernier duc de ce nom. Cet Anglais, d'ascendance française, entièrement dévoué à la restauration des Bourbons, dont il attendait la mise en possession de son duché, s'était fait le protecteur des émigrés et des chouans. Tout en servant l'Angleterre, il avait pris à coeur le succès de ses alliés, dont il partageait les espoirs, les illusions et les déceptions. Leurs divisions, dont il était le témoin attristé et impuissant, étaient à ses yeux la cause de leurs échecs répétés.

Lorsqu'il fut question de mettre sous les ordres de Prigent tous les autres courriers, il s'y opposa énergiquement et menaça de retirer son concours : "Je prévois, écrit-il à Puisaye, que M. Prigent, s'il obtient des pouvoirs exclusifs, dégoûtera les autres. Je n'y vois que de la présomption et pas de moyens et je me verrai forcé de me retirer des affaires avec de pareilles vues et de si mesquines intrigues".

Puisaye se rebiffa contre ces insinuations, accusa Bertin et Loisel, correspondants directs du ministre Wingham, d'espionner ses démarches, interdit sur tout le territoire de l'armée catholique et royale de Bretagne aux sieurs Bertin, Macé et Kersauzon, et à tous ceux qui se disent sous les ordres du sieur Bertin, et leur défendit de sortir de Jersey "jusqu'à ce que le gouvernement ait prononcé sur leur conduite".

Le Prince n'en garda pas moins son opinion et dans un rapport du 31 août au gouvernement britannique, il n'hésite pas à blâmer l'attitude incertaine et pleine d'hésitation du général en chef, qui, incapable de s'emparer d'un port, semble abandonner son armée, fait écrire à ses officiers de se rendre et lorsqu'un d'entr'eux a suivi ses ordres se rétracte. On croit que s'il l'avait voulu, il eût pu réunir soixante mille hommes. "C'est l'homme qui a manqué, plus encore que les moyens, dit-on ..." On l'accuse d'être incapable, de trahir, d'admettre dans sa confiance des gens sans aveu, et on sent bien que le Prince n'est pas loin de prendre à son compte quelques-uns de ces griefs.

"Dans les Côtes-du-Nord, ajoute-t-il, la population était découragée, les chefs manquaient d'activité et d'énergie. Il faut en excepter MM. Dutertre et Victor (de la Baronnais), dont le courage et la conduite méritent des éloges. Le pays se trouve comme morcelé en petits Etats, les chefs de division n'appellent pas les voisins à leur secours de peur d'avoir à les entretenir. On ne sait à qui confier l'argent, plusieurs de ceux à qui on l'avait remis se jetaient dans les bras des républicains pour se l'approprier. Les courtiers remplissaient si mal leur mission que plusieurs officiers qui devaient aller à un débarquement, ont appris par le bruit public qu'il devait avoir lieu avant d'en recevoir l'avis officiel.

On accuse Prigent de trahison, il laisse partout des dettes, il écrit à des officiers respectables dans un style de laquais, il se qualifie de major-général, il envoie des ordres aux chefs de division, il menace de fusiller Richard, homme plein d'énergie, de capacité, qui a reçu sept coups de feu. Des envieux ont calomnié cet homme, mais sa conduite a dissipé ces nuages, il jouit de l'estime de tous. Comme il est chef de canton de la division de Victor qui est sur la côte, c'est lui qu'on devrait consulter pour les débarquements.

Souvent l'argent confié pour le Roi a été donné à des gens sans aveu, qui n'avaient rien à perdre et n'allaient pas où ils devaient aller.

Si l'armée avait quelques succès, il faudrait la présence d'un Bourbon : un prince français vaudrait cent mille hommes, à l'armée. Quand il s'agit d'un trône, il n'est pas de tête si précieuse qui ne doive s'exposer."

Plusieurs des assertions de ce mémoire n'étaient que l'écho de ce que Victor et son homme de confiance Richard avaient écrit à Jersey, et aussi des rancunes de plusieurs courriers, notamment de Jules Macé, et d'Armand de Chateaubriand qui froissés par l'insolence du major-général, qui se déclarait déjà chef de la correspondance et publiait que le Prince de Bouillon lui-même était sous ses ordres, avaient déclaré ne plus vouloir travailler avec lui.

Richard en particulier, enhardi par la réputation que lui donnaient ses exploits et par l'appui total qu'il trouvait chez son chef de division, avait juré de démasquer le traître Prigent. Les deux hommes s'étaient rencontrés quelques mois auparavant et le chef de canton était sorti de l'entrevue ulcéré dans son amour-propre par l'attitude arrogante de l'aide de camp de Puisaye.

Dans la nuit du 15 au 16 mars, Prigeant avait mis à terre à Saint-Jacut une centaine d'émigrés et déposé près de Saint-Briac un convoi important  d'armes et de munitions. Le lendemain, pendant qu'il guidait les émigrés vers le quartier général de Le Veneur de la Roche, il rencontra à Bourseul Richard, à la tête d'un rassemblement de près de cinq cents hommes, qui lui demanda des renseignements sur le bateau attendu pour le ravitaillement de la division de Victor de la Baronnais, afin de pouvoir se porter à la côte le moment venu avec toutes ses forces et de protéger le débarquement.

Le major général le prit de très haut avec ce chef de canton qui se permettait de l'interroger. Il lui répondit que le navire était encore à Jersey, et qu'il ne ferait pas de débarquement avant trois semaines, et comme l'autre insistait, il lui déclara qu'au surplus il n'avait aucun compte à lui rendre.

Trois jours après la barque en question arrivait devant Saint-Briac. Richard, qui s'était porté sur un autre point avec quelques centaines d'hommes, prévenu tardivement par la voix publique, accourut. Il put sauver cent soixante fusils, mais trente deux barils de poudre furent pris par les républicains qui tuèrent un des quatre marins anglais du bateau.

L'échec de ce débarquement lui fut d'autant plus cuisant, qu'il provoqua des murmures parmi les hommes. "On nous trompe, disaient-ils, pourquoi sortons-nous de nos foyers pour des démarches inutiles ?"

De là à crier à la trahison, il n'y avait qu'un pas, qui fut vite franchi, vu la suspicion à peu près générale qui entourait Prigent dans la région Dinannaise. Les propos tenus de part et d'autre, colportés plus ou moins exactement, achevèrent de porter à son comble l'animosité des deux partisans. Prigent, très violent, ne parlait pas moins que de faire fusiller Richard, celui-ci silencieusement préparait sa vengeance.