L'INCENDIE DES TROIS CHATEAUX DU PONT-HUS EN PETIT-MARS,

DES YONNIERES ET DU PERRAY, EN SAINT-MARS-DU- DESERT

 

Saint-Mars-du-Désert

 

Les guerres de la Chouannerie bretonne ont revêtu un caractère différent de la grande guerre de Vendée. La première fut particulièrement cruelle, les haines de villages se donnèrent libre carrière et souvent, sous couleur de crimes politiques, servirent à contenter les passions des deux partis.

Sur la rive droite de la Loire, dans la région nantaise, on ne rencontre pas de grandes batailles entre royalistes et républicains ; on ne peut guère citer que le combat de la Ceriseraie, livré par les Chouans contre le bataillon des Volontaires d'Arras, qui avait fusillé les émigrés de Quiberon. Ce fut une juste vengeance, mais aussi un cruel massacre.

Au Nord de Nantes, le pays comprenant les communes de Carquefou, la Chapelle-sur-Erdre, Sucé, Petit-Mars, Saint-Mars-du-Désert et Ligné, fut connu sous le nom de "Petite Vendée". Les habitants de cette région résistèrent de tout leur pouvoir aux armées républicaines, aussi ils eurent davantage à souffrir du passage des colonnes infernales.

On ne voit que très peu de nobles commander les insurgés, mais le plus souvent de simples paysans, tel Esprit-Benigne Blandin, de Carquefou, l'un des plus héroïques capitaines de paroisse des guerres de la Chouannerie.

Parmi les crimes commis par les colonnes incendiaires, la destruction des trois châteaux du Pont-Hus, en Petit-Mars, des Yonnières et du Perray, en Saint-Mars-du-Désert, mérite d'attirer notre attention.

 

Château du Pont-Hus

 

En 1793, le Pont-Hus était un superbe château, il venait d'être reconstruit en 1775, et son propriétaire, le marquis de Goyon, n'avait pas émigré. Possédée en 1200 par la famille de la Musse, cette terre fut érigée en baronnie et passa par alliances successives aux Chauvin, puis aux de Goyon.

Après l'insurrection du 10 mars 1793, le château du Pont-Hus devint un des principaux refuges des insurgés, sa situation entre la rivière d'Erdre et la grande route de Nantes à Châteaubriand en faisait un poste de surveillance important.

Les Chouans qui occupaient le château gênaient considérablement les communications des républicains. Aussi l'Administration Nantaise résolut de s'emparer de Pont-Hus et profita de l'arrivée dans le département du bataillon de la Mayenne pour faire cette expédition. Pendant que celui-ci attaquerait le château un fort détachement des volontaires de Nantes prendrait les Chouans entre deux feux.

Le 29 mars 1793, les troupes, réunies à Nort, firent une démonstration contre le Pont-Hus ; cette première attaque fut sans succès, les Chouans, embusqués dans le parc et aux fenêtres du château, ne purent être forcés.

Le 31 mars, les républicains appuyés par deux pièces de canon de 12, reprirent l'attaque, tandis qu'une autre colonne partie de Nantes devait venir prendre les Chouans à revers.

L'attaque eut lieu vers 9 heures du matin ; d'abord les Chouans résistèrent, mais en voyant les pièces de canon ils prirent peur et s'enfuirent dans la forêt du Cellier, poursuivis par les républicains.

Les Chouans n'eurent que trois hommes de tués dans cette affaire, mais perdirent 79 prisonniers dont 60 dans le parc, 17 dans le château et 2 sur la route.

Le rapport républicain dit que l'on trouva le château en bon état, les meubles en place et d'abondantes provisions. Le commandant du détachement fit un inventaire sommaire du mobilier et ajoute : "Comme le propriétaire de cette maison n'a pas émigré, ses biens seront respectés".

La colonne républicaine rejointe par celle partie de Nantes, qui n'arriva que le soir, campa au château, d'où elle fit des expéditions dans les environs. Le 5 Avril, un détachement se rendit à Saint-Mars-du-Désert et s'y livra aux pires excès.

Voici d'ailleurs le compte rendu des opérations militaires, adressé au District de Nantes :

"Partis avant six heures du matin à la tête d'une colonne composée de quarante grenadiers, des 3e et 4e sections, des volontaires de Nantes et des citoyens habitant de Nort, nous nous sommes rendus aux Touches et y avons trouvé un poste avancé qui est venu nous reconnaître. Dans le milieu du bourg, nous avons trouvé un autre détachement, destiné à nous renforcer et qui nous a suivi dans l'expédition.

Les guides nous ont conduit par des sentiers au bourg de Ligné ; à 250 pas, nous nous sommes formés en bataille, et d'après les indications des guides j'ai détaché douze hommes des volontaires de Nantes avec un sergent, pour s'emparer des issues dans le bas du bourg, afin d'arrêter les fuyards et de tuer ceux qui ne mettraient pas bas les armes.

Parvenus au haut du bourg, nous avons trouvé toutes les maisons abandonnées, à l'exception d'un habitant qu'un gendarme a arrêté. Le sous-lieutenant de mon peloton a fait la fouille des armes, mais sans succès ; pendant ce temps, j'ai fait dire aux volontaires embusqués de nous rejoindre. Le rassemblement s'est fait et nous avons continué à marcher sur Saint-Mars-du-Désert, que j'avais différé jusqu'alors, voyant le pays entièrement boisé et craignant des embuscades."

A cette occasion se rattache un fait émouvant, qui montre la férocité des révolutionnaires. En passant par le village du Patis-Ménoret, les bleus s'emparèrent du fermier Jean Grégoire, ils l'amenèrent au bourg et employèrent tous les moyens pour lui faire renier son Dieu et lui faire crier "Vive la République". Ils lui coupèrent le nez, puis les oreilles, les doigts, les mains, espérant toujours vaincre sa résistance. Mais tout fut inutile, le martyr répétait sans cesse qu'il aimait mieux la mort que de renier son Dieu et son Roi. Enfin, voyant qu'ils ne pouvaient rien obtenir, ils l'assassinèrent à coups de crosses de fusil devant le portail de la cure.

"Les cavaliers n'ayant rien découvert dans le haut du bourg, ajoute le commandant du détachement républicain, nous avons fait halte. Mes grenadiers sont montés au clocher, descendu les battants et brisé les cloches pour avoir plus de facilité de les faire passer par la toiture. Un garde national m'a apporté une lettre ; le cachet noir blasonné indiquait assez les dernières volontés d'un aristocrate. Je me suis fait conduire dans la maison d'où elle venait. J'ai eu la douleur de tout voir piller, par représailles, m'ont-ils dit ; cependant, ils ont cessé aussitôt, alors je me suis reporté devant l'église, où j'ai rejoint mon capitaine. Là, nous avons vu une grande porte ouverte où l'on entrait en foule. Etant entré dans la pièce de gauche j'ai trouvé les registres qui constatent l'état civil des citoyens de la paroisse, ainsi que le rôle des contributions. J'ai porté le tout au capitaine qui était dans un cabinet au premier étage, où il a trouvé une armoire remplie d'ornements d'église. Nous en avons fait des paquets et sommes montés plus haut dans une chambre qui donne sur la cour. Nous y avons trouvé une porte forcée, les linges d'autel en désordre, une petite bourse dans laquelle était un ciboire à viatique, une grande quantité de vieux registres, que nous avons recueillis ainsi que tous les effets, que nous avons portés sur la place. Cette précaution était d'autant plus nécessaire que la maison, ouverte de toute part, pouvait devenir la retraite des brigands et de leurs aumôniers soit-disant bons prêtres. Nous avons fait part de ces faits au général ; il a fait préparer une voiture sur laquelle on a placé les instruments tranchants et aratoires saisis chez les habitants, les morceaux des cloches et les objets dénommés plus haut."

Le soir même de cette expédition, les soldats républicains, excités par le pillage du bourg de Saint-Mars-du-Désert, mirent le feu au château du Pont-Hus.

Les rapports républicains rejettent sur les soldats cet incendie, qui fut mis sans l'ordre des officiers. La perte de l'immeuble fut évaluée à 200 000 livres et le lendemain 6 avril, le capitaine Garnier écrivait aux administrateurs du District de Nantes : "Je vous envoie, sous l'escorte d'un officier et de dix grenadiers, deux grands bateaux remplis de différents objets précieux provenant des restes fumants du château du Pont-Hus."

Cependant, dès le 1er avril, un rassemblement de Chouans fut organisé à Héric pour reprendre le château. Au nombre de 1 300 à 1 500 hommes, ils se présentèrent le lendemain 2 avril devant Nort ; les républicains allèrent au-devant des révoltés, la fusillade s'engagea et les bleus ayant amené deux pièces de canon chargés à mitraille, dispersèrent le rassemblement. 

 

château des Yonnières

 

 

L'incendie du château des Yonnières eut lieu au mois de décembre 1793. C'était une seigneurie importante ; le seigneur du lieu était seigneur de la paroisse de Saint-Mars-du-Désert. Jan Labbé paraît comme seigneur des Yonnières en 1422. Cette terre passa ensuite à une branche de la maison de Bailleul, amie du poète Joachim du Bellay, puis, par alliances successives, aux Massé, puis aux de Cadaran.

Gabriel-Pierre-Louis de Cadaran, conseiller au Parlement de Bretagne, en était seigneur au moment de la révolution. Il émigra à Jersey et sous l'Empire fit reconstruire les Yonnières, qui n'avait pas trouvé d'acquéreur. Sa mère et sa soeur se réfugièrent dans les bois et chez leurs fermiers ; mais avant de quitter leur demeure, elles eurent soin de la déménager d'une partie de ses meubles. A ce propos, le citoyen Aregnaudeau, commissaire civile du canton de Nort, écrivait aux Administrateurs du District de Nantes, le 21 juin 1793 : "La dame Cadaran a vidé sa maison des Yonnières des meubles et effets qui y furent lorsque j'en fis l'inventaire et le séquestre. A cette exploitation, cette femme a apporté la malice de faire perdre un beau tas de paille que je destinais pour l'armée ; deux de nos collègues l'ont vu répandu ça et là dans la fange". Malheureusement, la légitime propriétaire n'avait pas pu enlever tout le mobilier. L'armée de Mayenne, à la poursuite de la Grande Armée Vendéenne, après le passage de la Loire, campa aux Yonnières. Les soldats brisèrent les scellés qui y avaient été apposés comme propriété d'émigré, et s'emparèrent de tout le mobilier, puis en s'en allant, ils y mirent le feu. Le 9 Mai 1794, l'agent national Julien Rigaud déclarait : "la maison des Yonnières est à moitié démolie, le moulin a été complètement détruit par les soldats, qui s'en sont servis pour faire du feu, la chaussée de l'étang a été en partie défaite, les meubles, les fauteuils, les abat-vent ont été coupés par morceaux, les portes ont été brûlées et les vitrages cassés."

Une partie du mobilier volé à mon arrière grand-père par les troupes révolutionnaires, fut vendu à Nantes aux enchères et, chose curieuse, nous possédons dans nos archives cet acte de vente avec le nom des acheteurs.

 

Le château du Perray, aussi en Saint-Mars-du-Désert, eut de tout temps à passer par de nombreuses vicissitudes. Incendié par les Protestants pendant les guerres de religion, il avait été reconstruit sous le règne de Louis XIII.

A l'époque de la révolution, il se composait d'un grand corps de logis, flanqué de deux ailes et de quatre pavillons. Le seigneur du lieu, Jean-Baptiste de Ménardeau, dit le comte de Ménardeau, conseiller au Grand Conseil du Roi en 1785, émigra en 1791 et en rentra en France que sous le Consulat. Il avait épousé Jeanne de la Bourdonnaye de Liré ; son petit fils Augustin de Tarade de Corbeil-Ménardeau vendit le Perray en 1853 à M. Decroix, conseiller général de la Loire-Inférieure, aïeul de Messieurs Bureau de Nantes.

La municipalité de Saint-Mars-du-Désert déclarait aux administrateurs du District de Nantes : "En 1792, deux citoyens sont venus de Nantes au logis du Perray et y ont demeuré huit jours. Ils ont consommé toutes les provisions avant de retourner à Paris. Il y avait dans la maison des meubles, outils, objets précieux, bijoux, livres rares et une foule de papiers que l'on n'a pas retrouvés après leur départ". Ces deux inconnus, qui n'étaient peut-être que les légitimes propriétaires, n'avaient cependant pas enlevé toutes les richesses et les objets précieux du Perray. Au mois de Juin 1793, une troupe de gens armés venant de Mauves, envahirent le château du Perray, qu'ils saccagèrent de fond en comble. Ils emportèrent "le linge, des couvertures superbes et tout le mobilier, à l'exception du lit du maître et de celui du concierge. Ils forcèrent ensuite les métayers à mener tout leur butin dans leurs charrettes jusqu'à Mauves."

Après le passage de la Loire par la Grande Armée Vendéenne, les Mayençais campèrent dans les avenues du Perray et l'état-major logea dans le château. Mais en partant ils y mirent le feu ; ainsi, le même jour, les deux châteaux des Yonnières et du Perray devinrent la proie des flammes.

La paroisse de Saint-Mars-du-Désert fut d'ailleurs une des premières à se révolter, le 10 mars 1793. Tous les jeunes gens refusèrent d'un commun accord de tirer à la milice ; Delorme, commissaire de la république, envoyé pour faire le recensement, crut qu'il serait assez puissant à lui tout seul pour les faire obéir et même il disait "qu'il lui suffirait de leur montrer les boutons de son habit pour les faire trembler". Mais les conscrits ne se laissèrent pas intimider ; réunis sur la place de l'église, ils lui demandèrent au nom de qui il venait leur faire un pareil commandement. "C'est au nom de la République", répondit Delorme. "La République, reprirent tous les assistants, mais nous ne la reconnaissons pas !" Ensuite ils se mirent à le huer, puis le maltraitèrent et finirent par l'assommer à coups de bâtons. Le père du citoyen Delorme, propriétaire à Nantes d'une partie du terrain bordant le boulevard du même nom, demanda l'autorisation de donner à la place qu'on y construisait, le nom de son fils, ce qui lui fut accordé.

Berdin, domestique de René Levesque, de la Botinarderie en Saint-Mars-du-Désert, fut celui qui porta le coup mortel au citoyen Delorme. Tous deux, le surlendemain 12 mars, se rendirent à Mauves et accablèrent de reproches les patriotes enfermés dans la cure, en leur disant ces paroles qui résument une des deux causes de l'insurrection : "Si vous n'aviez pas renvoyé nos bon prêtres pour avoir des apostats, vous ne seriez pas là".

C'est par ces paroles d'un simple paysan que je veux terminer. La guerre de Vendée fut d'abord une guerre religieuse puis les paysans associèrent leurs pensées leur Dieu proscrit et leur Roi martyr, et c'est pour ces deux causes intimement liées que pendant cinq longues années, ils résistèrent aux armées de la Convention.

 

La Barre, Décembre 1932

LE MARQUIS DE GOUE

Bulletin de la Société Archéologique et Historique de Nantes et de la Loire-Inférieure - tome 72 - année 1932 (1933)