LE FAUTEUIL DE D'ELBEE

 

 

Criblé de quatorze blessures,

A la mort ils l'ont condamné,

Et le couvrant de leurs injures,

Dans un fauteuil ils l'ont traîné.

 

Sur ce vieux fauteuil de grand'mère

Où tous vos membres sont froissés

Mais la joie en vos traits lassés,

Vous allez à l'heure dernière :

Passez, mon général, passez.

 

Il va sans reproche et sans crainte,

Et pourtant qu'il a dû souffrir !

Mais en lui, ni regret, ni plainte ;

Cet homme-là savait mourir.

 

Vous êtes beau, Marquis d'Elbée,

Dans ce fauteuil où vous gisez.

Plus beau qu'au temps où, transpercés,

Les Bleus tombaient sous votre épée :

Passez, mon général, passez.

 

Il fut grand dans toute sa vie,

Et digne que le Sort gardât

A son âme fière et ravie

Ce martyre qu'il souhaita.

 

Les rois sur un char de victoire

Triomphaient aux siècles passés :

Un vieux fauteuil c'est bien assez

Pour que vous atteigniez la Gloire :

Passez, mon général, passez.

 

A le fusiller on s'apprête,

Et le général sans faiblir,

Montrant son coeur, dresse la tête,

Et son regard les fait pâlir.

 

Alors ce fauteuil modeste

Où vos membres sont affaissés,

D'un seul fond vous vous élancez

Au ciel, vers le trône céleste :

Passez, mon général, passez.

 

 

 

 

Chansons de Vendée, par l'abbé E. Robin,

Nantes, E. Grimaud, 1901