Capture plein écran 04102012 095306Vers les derniers jours de janvier 1794, le général Moulin, l'un des lieutenants de Turreau, fit subitement irruption dans le bourg de la Poitevinière, à la tête d'une colonne de hussards de la Mort, ainsi nommés parce qu'ils avaient des têtes de mort représentées sur leurs uniformes.

Au cri de voilà les Bleus ! tous les habitants, hommes, femmes et enfants, prirent aussitôt la fuite et cherchèrent à gagner les genêts protecteurs qui leurs avaient déjà servi plus d'une fois d'asile. Les plus ingambes y réussirent, mais un grand nombre, hélas ! furent bientôt rattrapés et cernés par les bandits.

Alors commença une horrible scène de boucherie. Sans distinction d'âge ni de sexe, tout fut impitoyablement sabré. En vain les vieillards imploraient pitié pour leur vieillesse ; en vain les femmes se jetaient à genoux et essayaient d'attendrir leurs bourreaux ; en vain les petits enfants tendaient les bras en criant miséricorde ... Ivres de sang, les bandits frappaient dans le tas, et foulaient ensuite aux pieds de leurs chevaux ces innocentes victimes !

Ce fut au carrefour de Dîne-Chien qu'eut lieu le principal massacre, tout à côté d'un petit bois où une troupe de femmes et d'enfants étaient venus chercher refuge. Après s'être emparés des fugitifs, les hussards les amenèrent au milieu du carrefour et les massacrèrent tous les uns après les autres.

A quelque distance de là, d'autres fugitifs furent découverts dans un champ de genêt et massacrés de même. Au nombre de ces derniers se trouvait le "magister" de la Poitevinière, nommé Thébault. Les hussards, qui le prirent pour le curé, s'acharnèrent particulièrement sur lui, et continuèrent à le larder de coups de sabre lorsqu'il fut tombé.

Par une sorte de miracle, Thébault n'était cependant pas mort. Il avait le corps littéralement tailladé, mais aucune des nombreuses blessures qu'il avait reçues n'était mortelle. Instinctivement, il avait fait le mort sitôt tombé et s'était couvert la figure avec les bras. Cette précaution lui sauva la vie.

Lorsque les hussards furent partis, il eut la force de se relever et de se traîner dans un champ de genêt voisin, où des femmes charitables pensèrent ses blessures. Il se remit peu à peu, et au bout de quelques semaines, il était guéri. Il demeura seulement estropié des deux mains.

Plusieurs années après, et alors que la pacification était un fait accompli, Thébault se trouvait, un jour de foire, dans un cabaret de Chalonnes. A une table voisine de celle qu'il occupait, péroraient un certain nombre de patauds du pays, et, parmi eux, un individu qui se vantait d'avoir fait partie jadis des colonnes infernales et d'avoir servi dans les hussards de la Mort.

Aux applaudissements de ses compagnons de table, l'ancien hussard racontait ses tristes prouesses, et il vint à parler de l'expédition de sa colonne à la Poitevinière. "C'est moi, dit-il, qui ai achevé d'un coup de sabre le calotin de l'endroit, que nous avions découvert dans un champ de genêt !"

A ces mots, Thébault se lève, et, regardant l'ex-soldat de Turreau bien en face : "C'est faux ! s'écrie-t-il, le prétendu calotin en question, c'était moi, et vous pouvez voir que si vous m'avez estropié, je n'en suis pas moins bien vivant." Et il montre ses mains mutilées, ses poignets déformés, ses bras tailladés par les coups de sabre.

Ce fut un véritable coup de théâtre dans l'auberge. Le bourreau surtout était stupéfait de se voir ainsi tout à coup en présence de sa victimes. Mais Thébault, en bon catholique, se montra sans rancune. Il tendit le premier la main à l'ancien hussard, et celui-ci, touché d'un pareil acte de charité, la serra en demandant pardon. Puis Patauds et Chouans scellèrent publiquement la réconciliation en choquant leurs verres.

René Martin

La Vendée Historique

1900