acte naissance Espérance Pouge

 

ESPÉRANCE POUGE (Les documents révolutionnaires l'appellent Espérance Lavigne), née à Saint-Pierre-de-Doué-la-Fontaine, le 31 mai 1752, était entrée comme soeur converse à la communauté des Bénédictines de la Fougereuse (Deux-Sèvres). Chassée de son couvent par la révolution, elle se réfugia chez les Vendéens qui s'étaient soulevés pour défendre leurs opinions religieuses. Elle les suivit pendant toute la campagne d'outre-Loire. Au retour de cette malheureuse expédition, elle erra pendant quelque temps et finit par se fixer dans la demeure d'une lingère de Bouillé-Ménard.

Le 20 avril 1794, elle fut arrêtée et conduite devant la municipalité du lieu.

 

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Voici l'interrogatoire que lui fit subir Jean-Antoine Fabre, assisté du secrétaire François Chapon :

Pourquoi elle n'a pas fait le serment civique ? - Elle ne le croit pas nécessaire, il contrarie sa religion.

Ce qu'elle est devenue depuis la sortie de sa communauté ? - Elle est restée dans le bourg de la Fougereuse, où elle s'occupait de travailler ; elle en est sortie vers l'époque où les patriotes sont entrés à Châtillon. De là, elle s'est retirée à Saint-Laurent-sur-Sèvre, où elle est restée quatre mois. De là, elle s'enfuit à Saint-Florent-le-Vieil. L'armée des brigands de la Vendée ayant passé la Loire, elle trouva le moyen de la passer avec eux, les suivit à Condé, Château-Gontier, Laval, Angers, etc. Elle ne les a quittés qu'à la déroute du Mans ; elle est ensuite venue dans ce pays-ci, dans l'intention de s'y cacher.

Où elle s'est retirée depuis qu'elle a quitté la troupe des brigands ? - Elle a erré dans les champs. Vers l'époque du carnaval (le mardi gras était, en cette année 1794, le 4 mars), elle rencontra la fille Chevalier, qui vint au-devant d'elle et lui demanda où elle allait et ce qu'elle était. Sur la réponse qu'elle lui fit, la fille Chevalier lui proposa d'aller demeurer avec elle et de travailler ensemble. C'est de cette manière et à ces conditions qu'elle est entrée et restée chez elle jusqu'à ce moment.

Si elle n'a pas insinué à la fille Chevalier l'esprit contre-révolutionnaire et fanatique qu'elle a toujours conservé ? - Non, elle était aristocrate avant son entrée chez elle.

Si depuis qu'elle habite Bouillé-Ménard elle n'a pas eu de liaisons avec quelqu'un des brigands de la Vendée de sa connaissance ? - Non.

Pourquoi, sachant les dangers qu'elle faisait courir à la fille Chevalier en habitant avec elle, elle y est restée si longtemps ? - Elle a proposé à cette dernière plusieurs fois de sortir, mais elle l'a engagée à rester avec elle.

 

Bouillé-Ménard cassini

 

On procède ensuite à l'interrogatoire de JEANNE CHEVALIER (née à Bouillé-Ménard, elle demeurait à la Ragotière Rabotière).

Qui habite avec elle ? - Elle habite seule chez elle, fors une personne qui a été arrêtée aujourd'hui chez elle.

Depuis quand cette personne demeure-t-elle avec elle ? - Depuis carnaval.

Quelle est cette personne ? - Espérance Lavigne, elle était religieuse à la communauté de la Fougereuse.

Par quel hasard cette femme s'est trouvée chez elle ? - Revenant un jour de voir sa mère du côté de Noellet, elle rencontra cette femme, qui lui dit être accablée de fatigue et de besoin, avoir été chassée de tout le monde, n'avoir ni asile ni assignat, et qui l'invita à la retirer chez elle et à lui donner de l'occupation ; par commisération elle voulut bien la recevoir et la garder avec elle.

Pourquoi elle retirait dans sa maison une femme qui convenait avoir été chassée de chez tout le monde, qui se disait religieuse, sans asile et sans secours, dans un temps où toutes les personnes suspectes étaient recherchées par les patriotes avec la plus grande activité ? - Elle convient avoir eu tort de l'avoir retirée chez elle, et elle ne l'a fait que par compassion.

Pourquoi elle n'a pas déclaré à sa municipalité qu'elle avait retiré chez elle une femme qui naturellement devait lui paraître suspecte et particulièrement depuis tous les rassemblements qui se sont manifestés dans son canton ? Elle a eu tort de ne le pas faire ; si elle ne l'a pas fait, c'était dans la crainte de perdre cette femme qui avait excité sa compassion.

Si elle sait la conduite de cette ancienne religieuse depuis un an ? - Elle a passé la Loire avec les brigands de la Vendée, les a suivis et quittés vers Pouancé à leur retour.

Ce qu'elle espérait devenir avec cette ci-devant religieuse, si de concert avec elle, elle n'avait pas de relations avec les brigands et si elles ne leur ont pas fourni des aliments ? - Elle espérait garder cette femme jusqu'à ce qu'elle fût arrêtée. Elle n'a jamais eu de liaison avec les brigands, elle ne leur a fourni ni vivres, ni retraite.

Elle est coupable envers la loi puisqu'elle savait qu'elle devait être arrêtée et qu'elle ne la dénonçait point ? - Elle a été coupable de ne l'avoir pas dénoncée, et persiste dans ses précédentes réponses.

 

ANGERS 1794

 

Amenées à Angers, toutes deux comparurent, le 26 avril, devant la Commission militaire siégeant aux Jacobins. La religieuse fut interrogée comme suit :

Si elle a prêté le serment de liberté et d'égalité ? - Non.

Pourquoi ? - Elle croit que ce n'est pas nécessaire au salut.

Si elle a des frères et des soeurs ? - Ses frères sont à Doué, elle a une soeur fermière à Belzé.

Combien de temps elle a suivi les brigands ? - Elle les a toujours suivis jusqu'à Angers, où elle est venue se reposer pour attendre la mort, à laquelle elle s'attend depuis longtemps.

Comment elle était habillée avec les brigands ? - Elle avait un habit noir.

Combien elle a crié de fois "Vive le Roi" ! - Elle ne l'a jamais crié, mais elle aurait crié "Vive la Religion" si cela avait été nécessaire.

Si elle n'a point passé la Loire avec les brigands ? - Oui ; elle y fut obligée, puisqu'on brûlait toutes les maisons des particuliers.

Si ce n'est pas elle qui, étant avec les brigands, leur faisait espérer la béatitude éternelle ? - Elle ne leur a jamais parlé de cela.

Elle a sûrement aussi fomenté les troubles qui ont éclaté à Segré et dans ses environs par le fanatisme qui la caractérise ? - Elle n'a point excité de troubles.

Comment elle a quitté les brigands pour venir à Segré ? - Elle les a quittés pour être tranquille, et elle a trouvé une fille qui lui a donné un asile.

Si elle est allée au Mans, Granville, Dol, Laval et avec les chouans ? - Oui.

Elle savait sûrement que cette fille ici présente était aristocrate lorsqu'elle la trouva ? - Elle s'aperçut de son aristocratie par ses sentiments de religion.

Si elle connaissait la loi qui prononce la peine de mort contre les personnes qui recèlent les aristocrates et brigands ? - Elle ne pensait pas que les choses tourneraient ainsi, et elle est très fâchée de l'avoir exposée.

 

Puis c'est le tour de Jeanne Chevalier :

Si elle a suivi le rassemblement des brigands ? - Non. Elle fit rencontre de cette dame ici présente, laquelle était dans un si mauvais état qu'elle en eut compassion et l'emmena chez elle.

Ses principes égalaient sûrement ceux de sa réfugiée ? - Oui, et elle pensait que son devoir était d'écouter sa religion.

Si elle n'a pas caché chez elle des prêtres ? - Il lui aurait été bien impossible de le faire puisqu'ils sont tous ramassés, mais elle les aime beaucoup, et non les prêtres assermentés.

 

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Séance tenante, Espérance Pouge, dite Lavigne, fut condamnée à mort ; le soir du même jour, elle fut exécutée sur la Place du Ralliement. [26 avril 1794]

Quant à Jeanne Chevalier, condamnée à la déportation, elle fut enfermée à la prison nationale, d'où elle partit pour l'exil, le 24 juin suivant, avec quatre-vingt-seize religieuses de diverses communautés de l'Anjou.

 

article Commission Militaire

F. UZUREAU - La Vendée Historique - 1905