MADAME TAUPIN

 

acte naissance Ursule Taupin

 

Madame Taupin, née Marie-Catherine-Ursule Tierrier, est née le 16 août 1755 à Montfort-l'Amaury (78), baptisée le 17, guillotinée le 15 floréal an II (4 mai 1794), place du Martray, Tréguier (22), inhumée cimetière Saint-Fiacre à Tréguier ; mariée le 23 septembre 1777, avec Pierre Taupin (1753-1800) à Saint-Firmin (60).

 

Ursule Taupin

Son mari, valet de chambre du dernier évêque de Tréguier, avait suivi son maître en exil. Elle, belle et sage, restée au pays, cachait les prêtres traqués. Elle fut dénoncée à un démagogue, et, de même que les prêtres, condamnée à mort par Le Roux Cheffdubois, chef du tribunal révolutionnaire.

Dès sa sortie de la prison de Lannion, liée de cordes, elle fut attachée sur un cheval. Devant elle s'avançait la charrette portant les bois de la guillotine.

Vers 7 heures du soir, le cortège atteint l'auberge tenue par les parents de l'abbé Lajeat, l'un des deux prêtres guillotinés la veille. Les énergumènes, vociférant le ça ira, traînèrent le père Lajeat jusqu'à la charrette pour lui montrer comment était faite la machine qui venait de tuer son fils. Puis, il dut lui-même verser à boire au bourreau ; et ce fut d'une telle horreur qu'un des frères de l'abbé en devint fou d'épouvante. Entre temps, les buveurs invitaient Mme Taupin à crier : "vive la république". Mais elle, fière et indomptable, garda le silence.

La bande atteignit bientôt Tréguier, où la victime fut enfermée en prison. On sait que pendant la nuit d'atroces tortures morales lui furent infligées : on lui demanda surtout de désavouer sa conduite passée - receleuse de prêtres - en lui rappelant le souvenir de ses cinq enfants : "La Providence en aura soin, dit-elle, et je ne trahirai jamais ma conscience". Elle ne réclama qu'une chose : les vêtements dont elle voulait se parer pour l'échafaud. Quand parut l'aube du lendemain, 4 mai 1794, elle était prête.

L'échafaud fut dressé à 20 toises de la maison Taupin, en même temps qu'à la cathédrale on inaugurait l'autel de la déesse Raison. La ville était dans la stupeur : les maisons restaient fermées comme si chacun eût craint que pénétrât chez soi un reflet de ce jour maudit. Tout à coup, vers 9 heures, on perçut, dominant les pas, une voix claire, une voix de femme qui chantait Ave Marie Stella. C'était la condamnée. Tous ceux qui étaient aux écoutes derrière leurs volets l'entendirent, et l'on aurait pu entendre aussi les sanglots de cinq enfants, suffoquant de chagrin en reconnaissant la voix de leur maman. Elle pensait à eux, elle, et avec quel déchirement. Mais elle chanta pourtant jusqu'au bout, jusqu'au pied de la guillotine, où l'exécuteur la saisit et la poussa vers les marches.

Alors tous les curieux la virent, debout entre les deux montants de la sanglante machine. Elle était tout en blanc, comme les blanches épousées ; à son corsage elle avait placé cinq fleurs ... cinq fleurs, qui, pour elle, avaient nom : Ursule, Claudine, Marie, Yves-Louis et Jean-Baptiste. Et sous la fraîcheur de ce bouquet symbolique son coeur battait ses dernières pulsations.

... Puis elle fut liée, bouclée, couchée, roulée sous le couteau qui s'abattit dans un éclaboussement.

Au cimetière le corps tronqué fut porté, plaqué de la robe blanche devenue rouge, et on l'enfouit rapidement de peur que l'endroit ne devînt un lieu de pèlerinage. Deux officiers municipaux qui avaient présidé à l'exécution, dressèrent et signèrent l'acte de décès.

(d'après G. Lenôtre) - Bulletin paroissial - Les Herbiers - 1913

 

Tréguier

 

COMPLAINTE EMPRUNTÉE A UN RECUEIL DE CHANTS BRETONS COMPOSÉS PENDANT LA RÉVOLUTION

"Deux jours après, la tête de madame Taupin tomba aussi sous le fer de la guillotine : elle mourut sans plainte, avec beaucoup de coeur joyeuse de donner sa vie pour la religion.

Elle se revêtit de ses plus beaux habits blancs, comme pour des noces ; elle mit cinq fleurs à sa coiffure ; elle court à la mort avec un air joyeux ; la mort pour elle n'a rien d'effrayant.

Lorsqu'elle fut devant le juge, celui-ci, tout ému, lui dit de crier : Vive la Nation ! - "Montrez du regret, dit-il, abandonnez votre roi, et, sur le champ, vous serez libre d'aller où vous voudrez."

- "J'aime mon roi et ma religion ; jamais je ne crierai : Vive la Nation ! A mon Dieu, à mon roi, dit cette sainte femme, je serai toujours fidèle ; je suis prête à mourir."

Ils lui demandèrent si elle ne savait pas qu'elle agissait contre la loi en recevant chez elle des brouillons, des hommes chargés de crimes, condamnés par la nation à sortir de leur pays.

- "Dieu, répond cette femme héroïque, mon maître et le vôtre, par un saint commandement, nous a ordonné d'avoir pitié des pauvres gens qui sont sans abri et de leur donner un lit pour dormir."

- "Pensez, dit le juge, à vos petits enfants qui resteront sans appui, si vous mourez." - "Dieu, qui les a créés, répond cette mère, si je meurs pour sa loi, les pendra sous sa garde."

- "Mes enfants, dit-elle, écoutez la leçon que vous donne votre mère avant de mourir : restez jusqu'à la mort fidèles à Dieu et nous nous reverrons couronnés dans les cieux."

Autrefois Dieu était dans les églises loué par ses enfants ; son nom était honoré. Maintenant ses ministres sont condamnés à mort. Où est, mes chers compatriotes, l'homme qui ne pleurerait pas ?

"Prions donc, mes frères, qu'il plaise à Dieu de détourner de nous de si grands malheurs, de mettre sans tarder fin à la méchanceté et de remettre sa loi en honneur." (La Terreur sous le Directoire - Victor Pierre - 1887)

 

sabots et baluchon

 

LA VENGEANCE DE TAUPIN 

Dans les Côtes-du-Nord, c'est un revenant qui apparaît une nuit de mai 1796, au manoir de Cheff-du-Bois, propriété isolée des environs de Tréguier où réside Leroux, président du district qui a fait régner la terreur dans la région. Le fantôme solitaire monte l'escalier sans réveiller l'unique domestique du pingre citoyen Leroux, se glisse dans la chambre où le personnage dort d'un sommeil qui ne saurait être celui du juste. Ce pourrait être une scène de ces mélodrames que, cette même année, Pixerécourt met à la mode sur le boulevard du Crime à Paris. Leroux se réveille en sursaut, un pistolet sur la poitrine, croit avoir affaire à un cambrioleur, propose, d'une voix qui tremble, de dire où il cache ses objets de valeur. L'homme se penche présente ses traits aux clartés de la lune : "je veux que tu me rendes ce que tu m'as pris."

Leroux balbutie :

"Qu'est-ce que je vous ai pris ? Je ne comprends pas ! Je vous connais pas !"

Soudain pris de panique, le terroriste gémit : "Non, je vous jure ! Je ne sais pas ! Mais dites-le moi et je vous le rendrai !"

Incrédule, l'inconnu se penche. Se peut-il que Leroux ait fait tant de mal et qu'il n'en garde même pas le souvenir ? D'un ton sépulcral, il demande : "Tu ne te souviens pas d'Ursule Taupin ?"

Oh si, Leroux se souvient ! C'est l'un de ses seuls regrets. Non pas qu'il ait des remords d'avoir laissé guillotiner cette calotine fanatique, il y a exactement deux ans ce soir, mais de n'avoir jamais réussi à attirer cette beauté éclatante dans cette chambre, dans ce lit ... L'inconnu murmure : "Je suis Pierre Taupin, son mari. Et je veux une seule chose de toi : rends-moi ma femme !" Leroux hurle : "Grâce ! Pitié ! Je ne peux pas vous la rendre, mais je réparerai ! Je vous donnerai tout ce que vous voulez ! Pitié !"

Réparer ... Réparer pour la mort d'une jeune mère assassinée devant ses enfants, réparer pour cinq orphelins dispersés dont leur père cherche vainement, depuis six mois, à retrouver la trace ... Pitié ! Mais qui a eu pitié d'Ursule Taupin et de ses petits ? Le veuf ne sait plus ce que veut dire ce mot, ni celui de pardon que Mgr Le Mintier lui répétait à Jersey en l'exhortant à ne pas venger l'épouse morte martyre. Le lendemain, on retrouvera le cadavre de Leroux, et tout le Trégor saura que Pierre Taupin est revenu réclamer des comptes.

(Extrait Histoire Générale de la Chouannerie - Anne Bernet, Perrin, 2000)

et avec mes remerciements à "Le Loup" du blog : http://chemins-secrets.eklablog.com/

Taupin par Georges Lenôtre