Les femmes de la Gaubretière

 

 

 

Le 1er mars 1845, Mgr Soyer, évêque de Luçon recevait d'un médecin de Montréjau, M. de Sarrieu, un legs ainsi formulé : "Mon héritier demaure encore chargé de faire dans la Vendée une ou deux fondations d'écoles de Frères des Ecoles Chrétiennes, et dans la localité qui se sera le plus distinguée par son attachement aux principes religieux et monarchiques pendant la révolution".

 

 

Mgr Soyer établi juge, désigna la Gaubretière dans la Vendée Poitevine, et Chanzeau dans la Vendée Angevine, comme également méritantes. La question était délicate, le choix difficile : après une sorte de procès sur l'héroïsme des deux rivales, le legs fut attribué à la Gaubretière.

Si Chanzeaux a eu son cygne de Mantoue dans la personne du comte Théodore de Quatre-Barbes, le vaillant défenseur d'Ancône, le royaliste aimé du Comte de Chambord, la Gaubretière a eu son humble chroniqueur dans un de ses enfants, Pierre Rangeard ; volontaire à 19 ans, il a fait toutes les guerres de la Vendée.

Son récit est d'autant plus palpitant d'intérêt, que l'auteur et chacun des témoins évoqués par lui, a pu dire, en empruntant le langage de Virgile. "... Quoeque ipse miserrima vidi" (Oenéid. 11 liv.) En parcourant ces pages, dit l'abbé Boutin qui dans les chroniques paroissiales a publié les intéressantes chroniques du vaillant Vendéen de la Gaubretière : "On croirait lire un nouveau livre des Machabées."

Je ne dirai ici qu'un mot des héroïques paysans et de leurs vaillants chefs, tous originaires de la Gaubretière ; mes lecteurs, me pardonneront j'espère de sortir quelques instants du sujet que j'ai voulu traiter. Pierre Rangeard commence ainsi son récit :

"Nous étions vers la mi-mars 1793 : il était midi quand Raynard arrive de la Guijonnière, annonçant qu'il a vu des chefs royalistes invitant les hommes en état de porter les armes, à se rassembler. A sa voix, on sonne le tocsin, et le soir même 300 volontaires étaient réunis au bourg de la Gaubretière.

Aussitôt ils se portent en masse chez M. de Sapinaud du Sourdy et le pressent de se mettre à la tête du rassemblement. Ils refuse d'abord, mais vaincu par leurs instances, il finit par consentir, se déguise en paysan, et le drapeau blanc flotte aux cris mille fois répétés de :

"Vive Dieu, Vive le Roi !"

Gouffier, seigneur de Boisy, du Houx d'Hauterive, furent avec les deux Sapinaud les premiers chefs de ces héroïques paysans ; trois d'entre eux payèrent de leur vie leur dévouement à la plus noble des causes.

Quant aux volontaires de la Gaubretière nous les voyons à Torfou, à Cholet, aux quatre Chemins, sans cesse aux premiers rangs : tous les hommes valides prirent les armes : cette seule paroisse fournit à l'armée du centre près de 600 combattants. Jour par jour Rangeard compte les victimes : presque tous les volontaires périrent ; Rangeard nous dit entre autre terrible détail que sur les 120 hommes qui passèrent la Loire, suivis d'un grand nombre de femmes, d'enfants et de vieillards ; huit hommes parvinrent à repasser la Loire, dont deux furent tués en 1794, et deux autres en 1815 à Aizenay, une seule femme revint, et devint depuis sa femme. En finissant l'énumération de ces vaillants tombés sur les champs de bataille de la Vendée, Rangeard la termine ainsi : "Après la pacification de la Jaunaie, nous rentrâmes dans nos foyers, il ne restait plus que 62 hommes de notre belle division.

Les femmes de la Gaubretière furent à la hauteur des braves soldats des Boisy, des du Houx d'Hauterive et des Sapinaud.

Nous les voyons à la sanglante bataille de Torfou, qu'elles ont rendue légendaire par leur vaillance, ramener les hommes au combat et même faire le coup de feu. Elles étaient à l'avant-garde avec les trois compagnies de leur paroisse "encourageant les timides, secourant les blessés, implorant à haute voix la protection du Ciel. Elles restèrent ainsi tout le temps que dura la bataille. La femme Soulard fut tuée en voulant relever Charriot, un de nos braves capitaines, raconte Rangeard. Une jeune fille de la Gaubretière, Perrine Loiseau, se battait avec acharnement ; elle faisait autour d'elle, nous dit un témoin oculaire, un terrible moulinet avec son sabre : elle tua trois républicains ; un quatrième lui fendit la tête d'un terrible coup. (Mathurin Girardeau).

"Le 27 février 1794, une colonne infernale commandée par l'ex-boucher Huché, devenu général de par la volonté de la république une et indivisible, envahit, à la tête d'une immense colonne d'égorgeurs, le territoire de Gaubretière, n'ayant pour mot d'ordre que la mort et l'incendie. Le fer n'épargna rien de ce qu'il put atteindre, et le feu consuma tout".

Pierre Rangeard ajoute :

"Plus de 500 personnes furent tuées, parmi les plus marquants : Mme Le Bault de la Touche : c'était un ange de piété ; on lui trancha la tête : son corps fut lancé au milieu des flammes avec ceux de ses quatre domestiques qui ne voulurent pas l'abandonner. M. Morinière et sa femme, leurs domestiques et une de mes tantes, sur leur refus constant de crier : "Vive la république !" eurent la langue arrachée avant de recevoir le coup de la mort. Quatre frères de Rangot et le frère cadet du Marquis de Boisy périrent le même jour".

Ma plume se refuse à décrire les supplices endurés par M. et Mme de la Boucherie, sa soeur, Mlle de la Blouère, et par deux pauvres vendéens pris dans le jardin de M. Forestier.

Ces 500 femmes, enfants et vieillards furent traînés au bois du Drillay par la colonne infernale de Huché et impitoyablement massacrés. C'était de pauvres gens de la Gaubretière et des paroisses environnantes, La Vérie, Saint-Martin, Mortagne, Les Landes, Saint-Aubin, Tiffauges, Beaurepaire. Dans un article émouvant sur le grand massacre de la Gaubretière, l'abbé Pontdevie cite les vers suivants du grand poète anglais Shakspeare :

"Où est Dick, le boucher d'Ashfort ?" ...

"Tu les as égorgés comme des moutons et des boeufs, comme un troupeau sans défense ; tu t'es conduit comme si tu avais été dans un abattoir".

Le boucher républicain Huché a dépassé en cruauté le boucher anglais d'Ashfort ... Il était dit cependant que la Gaubretière n'aurait ni paix ni trève.

Treize mois après cette affreuse hécatombe, le 10 mars 1795, cinq religieuses Augustines qui tenaient avec Mlle Marot, une petite Providence non loin de la Gaubretière pour le soulagement des malades, ayant quitté leur retraite, entraient dans le bourg. Aperçues par une colonne si justement appelée infernale, elles ne purent s'enfuir. Arrêtées au pied de la Croix de mission, elles avouent qu'elles sont religieuses.

"Criez Vive la république", et à bas "Le Bon Dieu" ! " - Plutôt mourir mille fois s'écrient-elles toutes ensemble. - Tombant à genoux et embrassant les débris de la croix mutilée, elles entament le cantique "Vive Jésus, Vive sa croix". D'une voix forte et assurée, et quand les têtes des martyres tombèrent sous le tranchant des sabres, les lèvres murmuraient encore les paroles du saint cantique.

"Mets-toi à genoux, brigande", disaient les Bleus à la femme Moreau, de Ramberge, pour la fusiller.

"Je ne me mets à genoux que devant Dieu, répondit-elle fièrement : devant vous, je reste debout ; vous pouvez bien me fusiller comme cela". Tant d'intrépidité désarme les bourreaux ; ils lui font grâce. Quelques jours après, reprise par les Bleus avec plusieurs autres femmes, elles sont condamnées à être brûlées vives.

Ils entassent sur elles des fagots de genêts, et pour les enflammer ils tirent sur ces fagots avec de la poudre. Tout à coup une alerte soudaine les fait fuir, et les pauvres femmes furent miraculeusement sauvées.

"A quoi pensiez-vous sous vos fagots !" demandait-on plus tard à la vaillante Vendéenne de la Gaubretière ?

"Eh ! Monsieur, je priais Dieu de tout mon coeur, je recommandais mon âme à Dieu".

"Vous n'aviez donc pas peur de la mort ?"

"Que voulez-vous, nous nous attendions tous les jours à mourir ; la mort nous faisait assez peu d'impression ... Et puis n'avions-nous pas au milieu de nous nos prêtres qui nous y préparaient ? Il nous semblait que nous étions en état de paraître devant le bon Dieu, et nous nous abandonnions à sa sainte volonté".

Les femmes de la Gaubretière ont-elles dégénéré ? Le 24 mai 1888 par ordonnance préfectorale, les Soeurs qui dirigeaient l'école des filles furent avisées d'avoir à quitter immédiatement le local occupé par elles. Quand elles le quittèrent, ce fut pour les bonnes soeurs l'objet d'un véritable triomphe. Quatre jeunes filles portaient le crucifix, dont la présence n'est plus tolérée dans les écoles neutres, et dans la nuit un drapeau noir fut placé à la porte principale de l'établissement abandonné.

Le lendemain arrive le personnel laïque : un monsieur, une dame, deux bébés et une jeune fille (la sous-maîtresse). Deux ou trois cents femmes intrépides leur barrent le chemin, les pourchassent, les obligeant même parfois à marcher à reculons.

Les gendarmes de Tiffauges appelés à leur secours, apparaissent pour la forme, mais n'ayant pas d'ordre précis, ils retournent sans entrer en lutte. Le jour se passe sans que les laïques aient pu pénétrer dans l'école. Deux jours après le préfet, Edmond Robert, arrive à la Gaubretière avec un escouade d'employés de la préfecture, et un serrurier armé de tous les instruments nécessaires pour opérer un crochetage : trente deux gendarmes ont été mobilisés.

Les rues conduisant à l'école étaient pavoisées de drapeaux noirs. Vivent les religieuses ? A bas les laïques, tels furent les cris de la foule jusqu'à ce que le préfet, aussitôt l'installation des institutrices laïques, se fut hâté de déguerpir. Une petite fille, une seule, fréquenta l'école laïque.

Les vaillantes femmes de la Gaubretière avaient été conduites par des chefs dont la mémoire mérite d'être conservée : Mmes de Rangot, Leroux, Nivelleau, née Gazeau de la Brandonnière, Achart Dubois, Charles Dehergne, etc ...

La foi de la paroisse Vendéenne apparut dans cette circonstance, non moins éclatante qu'au temps de la grande guerre. Elle démontre à qui sait comprendre que les petits enfants n'ont pas dégénéré, qu'ils sont restés dignes de leurs glorieux ancêtres.