1793-1794 : le Nord Pas-de-Calais entre gouvernement révolutionnaire et terreur

 

 

DE MARS À SEPTEMBRE 1793, LA  RÉPUBLIQUE EN DIFFICULTÉS

Au printemps et à l'été 1793, le gouvernement républicain affronte quatre types de difficultés qui se démultiplient les unes, les autres : les retombées des défaites militaires, les réticences locales dans la mise en place de mesures pour faire face aux menaces, les menées contre-révolutionnaires (ou perçues comme telles), les insuffisances du ravitaillement.

Le plus bel exemple de contre-révolution locale reste celui de la « Petite Vendée » de Pernes. Le 25 août 1793, au lieu de se rendre au bureau de recrutement , des conscrits vont à la ducasse d'Aumerval et ayant beaucoup bu, parcourent les villages en coupant les arbres de la Liberté et en bousculant les notables patriotes. Les « révoltés » se réfugient dans les bois de Bailleul-les-Pernes-Aumerval.  D'un chahut de conscrits, Darthé, administrateur du Pas-de-Calais et Joseph Lebon, député à la Convention , font un soulèvement contre-révolutionnaire. Les garnisons d'Aire, Béthune, Hesdin, Frévent sont mises en mouvement. Lebon déclare que « L'exemple sera tel qu'il intimidera les pervers et les aristocrates jusqu'à la vingtième génération ». Trois cents fugitifs sont saisis, on en massacre une douzaine et vingt rebelles sont guillotinés.

 

DES INSTITUTIONS D'EXCEPTION, CADRE NATIONAL, APPLICATIONS LOCALES

Les montagnards de la Convention et du Comité de Salut Public -créé le 6 avril 1793- jugeant insuffisante l'efficacité des institutions ordinaires et des relais locaux de la politique révolutionnaire, instaurent en septembre-octobre 1793 le gouvernement révolutionnaire. Ce dernier implique la suppression de la constitution de l'an I, la concentration du pouvoir en faveur du Comité de Salut Public, le contrôle de l'économie, l'extension de la notion de suspect, le rôle accru des comités de surveillance, la mise en place de tribunaux révolutionnaires à la justice expéditive, la centralisation avec envoi de représentants en mission et contrôle des municipalités.

La région a une position stratégique qui suscite une vigilance particulière et, par voie de conséquence, une application accélérée des mesures.

 

Mise en place de comités de sûreté générale

Ainsi, dès le 21 septembre 1793, les représentants du peuple envoyés près de l'armée du Nord, « considérant que la malveillance et l'aristocratie de toutes couleurs s'agitent dans tous les sens pour troubler la tranquillité publique, exciter des mécontentements et faire éclore des germes de guerres civiles pour favoriser les projets contre-révolutionnaires ; considérant qu'il n'est rien de plus instant que d'établir les comités de sûreté générale dans tous les lieux où il pourra en être établi,  arrêtent qu'il sera formé incessamment des comités de sûreté générale dans toutes les villes et bourgs d'une population de mille âmes, situés dans l'étendue des départements du Nord, du Pas-de-Calais, de l'Aisne et de la Somme  ».

Ces comités composés de sept citoyens au moins qui auront donné « des preuves constantes et non équivoques de patriotisme depuis le commencement de la révolution » pourront décerner des mandats d'amener et d'arrêt contre tous les gens suspects.

 

Saint-Aubin et Anzin et les communes du canton de Mont-la-Liberté au temps des suspects

Le 17 septembre 1793 est votée la loi des suspects qui stipule :

« Art. 1er . Immédiatement après la publication du présent décret, tous les gens suspects qui se trouvent dans le territoire de la République et qui sont encore en liberté seront mis en état d'arrestation.

Art. 2. Sont réputés suspects :

  • - ceux qui, soit par leur conduite, soit par leurs relations, soit par leurs  propos ou leurs écrits se sont montrés partisans de la tyrannie ou du fédéralisme et ennemis de la liberté ; 

  • - ceux à qui il a été refusé des certificats de civisme […] ; 

  • - ceux des ci-devant nobles, maris, femmes, pères, mères, fils ou filles, frères ou sœurs, et agents d'émigrés […]. 

Art. 3. Les comités de surveillance […] sont chargés de dresser la liste des suspects. »

 

La liste des suspects  dressée pour le canton de Mont-la-Liberté (Mont-Saint-Eloi) laisse apparaître 21 noms répartis comme suit : 

 

 

 

LA RÉPRESSION DANS LE NORD-PAS-DE-CALAIS

Le 29 octobre 1793, le Comité de Salut Public « instruit que des mouvements contre-révolutionnaires s'élèvent dans la ville d'Aire et d'autres endroits du Pas-de-Calais, que des tentatives viennent d'être faites pour exécuter un plan de fédéralisme  arrête que le citoyen Lebon se transporte sur le champ dans ce département pour y étouffer ce complot dangereux par les mesures les plus efficaces et les plus actives ».

 

Joseph Lebon ou l'obsession de l'ennemi à combattre

 

 

 

 Né à Arras en 1765 dans une famille de petite bourgeoisie - père huissier au Conseil d'Artois - Joseph Lebon fait des études au collège, rentre chez les Oratoriens et devient professeur de rhétorique au collège de Beaune. Il s'affilie à la société locale des Amis de la Constitution. En juin 1791, il est élu curé constitutionnel de Neuville-Vitasse. Tant à la  société des Amis de la Constitution arrageoise que dans les diverses fonctions locales qu'il occupe entre septembre 1792 et juin 1793, Joseph Lebon adopte des positions de républicain plutôt modéré qui lui valent même d'être suspecté de modérantisme.

Opportunisme, peur ou griserie du pouvoir, devenu député en remplacement de girondins déchus, il montre dès sa première mission dans le Pas-de-Calais, en août 1793, une sévérité particulière contre les révoltés de Pernes. Nommé représentant en mission le 29 octobre 1793, pendant plus de 8 mois - durée exceptionnelle pour des missions le plus souvent considérées comme limitées - il applique les lois répressives dans le département avec la plus extrême rigueur. Il parcourt sans cesse la région pour exciter l'ardeur des comités de surveillance et des municipalités. Il a l'appui de Robespierre et dispose d'auxiliaires fidèles à Arras. Le 1er mars 1794,  il reçoit du Comité de Salut Public tous les pouvoirs.  Il fait du tribunal révolutionnaire d'Arras un outil de condamnation à sa discrétion. Son bilan est particulièrement lourd : 391 condamnés à mort dont 298 hommes et 93 femmes parmi lesquels on compte 76 nobles, 43 ecclésiastiques et 272 roturiers. Les motifs retenus sont les suivants : fanatisme : 83 ; émigration : 73 ; propos inciviques : 54 ; attitudes contre-révolutionnaires : 27 ; partisans affichés de l'Ancien Régime : 25 ; écrits contre-révolutionnaires : 24 ; faux assignats : 18 ; désertion : 12 ; mauvaises fournitures : 3 ; divers : 72.

Le 8 avril 1794, pour justifier son action Joseph Lebon déclare au Comité de Salut Public : « En vérité les ennemis de la Révolution ne me laissent pas le temps de respirer [...]. Au moment où je saisis un contre-révolutionnaire avec ses papiers, je suis obligé de lancer une dizaine de mandats d'arrêt contre ses adhérents chez lesquels je trouve encore d'autres indications qui nécessitent d'autres mesures. Le tribunal me seconde parfaitement [...] les conspirateurs et leurs agents y trouvent une mort prompte et certaine. A mon arrivée à Arras, j'avais aussi trouvé la division à l'ordre du jour parmi les patriotes. C'était l'ouvrage abominable des aristocrates [...].  J'eus le bonheur de m'en apercevoir assez tôt, je montrois les corrupteurs au grand jour [...]. Depuis l'amour de la patrie les enflamme d'une nouvelle ardeur [...]. L'impulsion se communique d'ici et telle que je la reçois de vous aux communes environnantes: Bapaume, Béthune, St Pol [...]. Quant à St-Omer, Montagne-sur-Mer  et Boulogne, elles se sentent du passage de plusieurs représentants du peuple dont l'un a détruit ce que l'autre avait fait [...]. A Boulogne, des lettres anonymes, des placards ont été répandus contre la convention nationale ; aussitôt j'ai fait partir l'accusateur public près le tribunal révolutionnaire accompagné d'un autre vigoureux citoyen [...] je ne doute pas qu'il ne coupe le mal dans sa racine [...]   ».Le 25 avril 1794 la compétence de Joseph Lebon est étendue à Cambrai.

 

ABOUTISSEMENTS ET FIN DE LA TERREUR

La rigueur historique exige de rappeler qu'outre diverses créations plus ou moins anticipatrices notamment en matière scolaire et d'assistance, les conventionnels montagnards ont assuré la victoire extérieure. Néanmoins, la terreur atteint dans nos régions et particulièrement à Arras et Cambrai sa dureté maximale quand la menace  extérieure s'atténue : au tribunal révolutionnaire d'Arras se multiplient les procès collectifs aux chefs d'accusation plus ou moins fabriqués. La très grande majorité des exécutés l'ont été pour des délits d'opinion. Les nobles et les ecclésiastiques sont proportionnellement plus frappés mais restent très minoritaires. Le 27 juillet 1794, Maximilien de Robespierre est blessé et arrêté. Il est guillotiné le 28 juillet.

Le 9 novembre 1794, les agents nationaux du district d'Arras déclarent :  « Habitants des campagnes , le temps des sacrifices est passé, vos propriétés vont être scrupuleusement respectées, vous allez être heureux, vos représentants l'ont juré sur la tombe de Robespierre, et nous vous le jurons sur les fers dont est chargé votre tyran Joseph Lebon. Epanouissez vos coeurs le jour de la décade, réunissez-vous et applaudissez-vous mutuellement du retour de cette félicité que l'on a éloignée  de vous pendant neuf mois ».

Joseph Lebon, dénoncé comme « un monstre pétri de crimes, enivré de sang et couvert de l'exécration générale », est condamné à mort à Amiens le 5 octobre 1795 et exécuté le 15. Il constitue le « prototype » de personnage a priori assez banal qui, dans une situation de grande tension, s'appuyant sur une législation d'exception, pousse à son extrême l'arbitraire répressif au nom d'une logique et d'un système de pensée par rapport auxquels il perd toute parcelle d'esprit critique. Il est sans conteste à l'origine du traumatisme qui marquera la population arrageoise et de la vision  négative qui s'attachera, dès lors, aux jacobins issus du Pas-de-Calais.  La caricature dont il a fait l'objet durant l'époque directoriale, lors de la réaction anti-jacobine de 1795-1797 et du réveil royaliste, est à ce titre particulièrement révélatrice...

 

 Caricature de Joseph Lebon

 

L'huître d'honneur est le surnom donné à Joseph Lebon. Peut-être l'auteur de cette caricature a-t-il voulu évoquer à la fois un organisme vivant très rudimentaire et de soi-disant ripailles effectuées par les jacobins arrageois à l'aide des biens de leurs victimes ? Le représentant en mission est couché au sol sabre d'une main, clochette de l'autre –celle servant à obtenir le calme lors des séances du tribunal révolutionnaire ? -  Le bonnet phrygien est tombé loin de lui. Cinq personnages rigolards entourent Lebon. L'un plutôt distingué tend une huître à deux individus au nez démesurément allongé. Faut-il voir ici une évocation des thermidoriens, des profiteurs de la Révolution, nombreux parmi eux ?