UN EPISODE DE L'INSURRECTION VENDEENNE : L'AFFAIRE VOYNEAU

 

Après la pacification de la Vendée le bruit se répandit que le jeune Auguste VOYNEAU, fils de Louis-Athanase, Sieur du Plessis-Mauclerc, le fief du bourg, Malvoisine, la Brétaudière et autres lieux et de dame Marie-Honorée de MONSORBIER, demeurant au Bourg-sous-la-Roche, district de la Roche-sur-Yon, avait été massacré dans un champ de genêt avec la fille SEGUIN qui l'accompagnait, au village de la Fauconnière, commune de la Gaubretière. On n'avait pu le reconnaître ; mais il était à présumer que c'était bien lui, car on avait reconnu la fille de chambre qui l'accompagnait. Peu de temps, après cette nouvelle fut démentie. Le petit VOYNEAU n'était pas mort à la Gaubretière, disait-on, car on l'avait aperçu dans les environs de Tiffauges. On ne put toutefois l'y retrouver en dépit des affiches posées un peu partout par le commandant de Fontenay et jusque dans la ville du Mans.

Les recherches se poursuivirent en 1794 tant en Vendée qu'en Loire-Atlantique et d'ailleurs sans plus de résultat. Nombreux étaient les enfants perdus au cours des évènements de la guerre. Les uns, restés dans les campagnes, ne pouvaient être identifiés ou échappaient aux enquêteurs. D'autres, considérés comme ennemis, risquaient d'être tués avant qu'on ait pu les sauver. Retrouver un enfant, surtout en bas-âge, et préserver sa vie dans de pareilles circonstances, était une tâche difficile. Il fallait, pour y parvenir, un concours d'évènements exceptionnellement favorables.

Peut-être le jeune VOYNEAU fut-il de cette minorité d'oiseaux perdus dans la tempête qui échappèrent à la mort ? Du moins on crut le reconnaître parmi d'autres enfants sauvés par un soldat d'un massacre commis à Saint-Hilaire-de-Chaléon, non loin de la forêt de Princay et ramenés à Nantes. Voici dans quelles conditions.

Les patriotes nantais eux-mêmes n'étaient pas insensibles aux traitements cruels, infligés par CARRIER aux Vendéens non combattants et s'employaient en leur faveur autant qu'il leur était possible. Tel était le cas de bien des gens habitant au bord de la Loire qui assistaient journellement aux embarquements de prisonniers qu'on allait noyer quelque part, sans distinction, pour s'en débarrasser au plus vite. On en parlait à mots couverts, non sans quelque réprobation. En février 1794, une dame CLAVIER, 49 ans, marchande de la rue du Moulin, ayant dit plusieurs fois le chagrin qu'elle avait de voir noyer des enfants, même peu fortunée, qu'elle les sauverait si elle le pouvait, un voisin, le Sieur MINGUET, entendit ces propos. Commissaire aux achats de vivres de la Vendée, le hasard voulut qu'il rencontra en chemin trois des enfants cités plus haut. Il les ramena à Nantes et offrit à sa voisine Mme CLAVIER de recueillir celui de son choix. Et comme celle-ci se faisait prier, prétextait la cherté du pain, l'homme lui dit pour la décider : "Si vous pouviez les voir cela vous ferait compassion".

Les trois enfants étaient à table chez un certain DERRUET qui les avait logés. La dame CLAVIER y vint accompagnée de sa fille, en choisit un et le ramena à la maison. C'était un petit blond frisé coiffé d'un bonnet blanc cousu de laine bleue, portant une jaquette de tiretaine mélangée, un foulard d'indienne, une chemise blanche, un tablier bleu, des bas gris et des souliers ; le tout propre et de belle qualité. Son linge fin, ses gants blancs témoignaient d'une certaine aisance. Après l'avoir déshabillé, baigné, les deux femmes le mirent à table, s'amusèrent à le faire parler. Le fait qu'il réclamait une fourchette, une serviette, du pain blanc, du café, des rubans et qu'il croyait reconnaître son père dans les gravures pendues aux murs les convainquit bientôt qu'il ne pouvait s'agir du fils d'un paysan. Sachant qu'il y avait à Nantes des femmes originaires de la région où l'enfant avait été pris, elles l'emmenèrent dans les prisons et les maisons de réclusion : mais personne ne le reconnut. Toutefois le bruit de cette affaire s'était répandu dans la ville et fut finalement connu des gens en quête du petit VOYNEAU. Fin septembre 1796, un nommé MARTINEAU l'apercevant chez un maçon qu'il avait prié de lui faire voir, dit en le regardant : "Il ressemble au fils du maître de mon frère". Et la nouvelle se propage peu à peu dans la Vendée, dans la famille des VOYNEAU, tant à la Roche-sur-Yon qu'à Fontenay-le-Comte, que l'enfant, supposé tué, avait été retrouvé à Nantes.

Aussitôt informée, le 12 vendémiaire an V (octobre 1796) la dame VOYNEAU D'ORIOU, la grand' tante du petit Auguste, partit pour Nantes en compagnie d'une voisine Mme CONSTANTIN. Emmenant avec elles les deux amies qui les logeaient, Mme de CHARETTE et de LOISEL, elles allèrent chez la femme CLAVIER, se firent montrer l'enfant prétendu rescapé du massacre de la Fauconnière, l'examinèrent attentivement, l'invitèrent à les embrasser ; mais il parut indifférent malgré les bonbons et l'argent qu'elles lui offrirent pour le décider. Il fallut, pour y parvenir, que Mme VOYNEAU lui dise : "Mon cher Auguste, ne viendras-tu pas embrasser ta pauvre petite tantine d'ORIOU ?". L'enfant s'exécuta alors. Il y eût, de part et d'autre, une minute d'émotion que l'on pouvait interpréter comme un signe de reconnaissance. Selon la dame CONSTANTIN, à part la couleur des yeux, la ressemblance du garçon avec le petit VOYNEAU était frappante : mêmes cheveux blonds frisés, même cicatrice du côté droit provenant d'une chute, petite bouche, yeux bridés, ventre rebondi, mains potelées, allure générale, tout y était. Mme d'ORIOU partit alors persuadée qu'elle avait retrouvé son neveux et lui donna quatre louis d'or plus un écu pour la servante, en disant à la femme CLAVIER de lui continuer ses bons soins et qu'elle allait prévenir la mère.

Celle-ci ne tarda pas à arriver accompagnée d'un domestique. Elle était en tenue de cheval, en chapeau noir, un mouchoir blanc placé dessous selon la mode de l'époque, des gants à la crispin qui lui montaient jusqu'aux coudes. Silhouette impressionnante qui parut effrayer l'enfant. Ce dernier ne l'avait sans doute jamais vue dans un tel équipage ; mais il reconnut le valet et l'appela même par son nom. La mère resta pourtant distante et refusa de croire au miracle ; ce qui lui attira les reproches de sa belle-soeur d'ORIOUX. "Je m'y attendais, lui dit-elle, n'aviez-vous pas dit, avant même de l'avoir vu, que vous ne le reconnaîtriez pas ?". Quant à LAPIERRE, le domestique, il ne voulut point se prononcer ouvertement de crainte de déplaire à sa maîtresse. Nous allons expliquer pourquoi.

Peut-être s'agit-il ici d'une préférence maternelle ? Mme VOYNEAU avait deux enfants : une fille Marie-Benjamine, née le 11 mai 1787 et un fils, de deux ans plus jeune (9 septembre 1789), Louis-René-Augustin. Ce dernier, assez lourd d'allure, s'exprimait difficilement, avait une figure large, les yeux à fleur de tête. Le tout servait de prétexte à moquerie de la part de son entourage. On l'appelait "tête de mailloche" ou "grosse tête de chat marou". On lui reprochait son "baragouin". "Dis donc, banbouillé, lui disait-on, tu parles comme un chaudronnier !". De telles imperfections physiques contrastant curieusement avec la distinction de sa soeur, lui portaient préjudice dans l'affection de sa mère. D'après l'enquête la différence de traitement se manifestait ouvertement. Que se passa-t-il exactement au moment de l'insurrection ? Jusque là les enfants avaient été élevés ensemble par leurs tantes de Fontenay, Marie-Eugénie et Marie-Marguerite VOYNEAU-DARDE. Après le décès de celles-ci en 1793, Benjamine et Auguste furent mis en nourrice aux environs de Fontenay même, chez les époux PELLERIN qui les faisaient passer, sous un déguisement pour leurs propres petits enfants. Puis, les combats se rapprochant, la mère ramena sa fille auprès d'elle, laissant son fils aux soins d'une fille de chambre de 18 ans Rose SEGUIN. Pourquoi cette séparation ? Y eut-il chez Mme VOYNEAU quelque secret espoir de se délivrer du petit Auguste qu'elle n'aimait guère en l'exposant dans la Vendée ? Fit-elle ensuite tous ces efforts pour accréditer l'hypothèse de son décès et, n'ayant pu y parvenir, résolut-elle d'abandonner l'enfant miraculeusement sauvé par la main de la Providence ? Machination bien noire qu'on a peine à supposer de la part d'une mère. Ou bien faut-il admettre la réalité du massacre, la ressemblance trompeuse d'un étranger, quelque calcul intéressé de la part de la dame CLAVIER cherchant à profiter du désarroi d'une famille riche pour en tirer une comme d'argent ? Tout est possible à une époque où le bouleversement social et le déchaînement des passions atteint au paroxysme, sans qu'on puisse distinguer souvent le vrai du faux. Sans prendre parti dans cette affaire, contentons-nous d'exposer l'enchaînement des faits tout en laissant à nos lecteurs le soin de trancher la question.

Nous sommes en floréal an V (1796). Sur le refus de la dame VOYNEAU de reconnaître son fils dans l'enfant qu'on lui présentait, les deux belles-soeurs vont s'opposer, l'une persuadée d'avoir retrouvé son neveu et prête à le prendre chez elle et à lui faire une situation en attendant le retour du père passé dans l'armée vendéenne ; l'autre refusant de reconnaître son fils et résolue à l'écarter comme étranger. Des amis se proposent alors pour constituer au petit Auguste un conseil de famille. Faute de tutrice naturelle, le rôle est dévolu au citoyen VARAILLON, fonctionnaire de l'enregistrement (13 floréal). A la Saint-Jean s'engage devant le tribunal civil de Fontenay un procès retentissant en abandon d'enfant. Le tuteur réclame que la mère soit condamnée à reconnaître son fils à peine d'être déchue de ses droits et de se voir condamnée à lui payer deux mille livres de pension par an, plus aux dépens. Le 2 thermidor an V le jugement rappelle que le jeune VOYNEAU a vécu à Fontenay chez ses deux tantes jusqu'en mars 1793, qu'après cette date elles l'ont placé avec sa soeur dans une métairie tenue par les époux PELLERIN, route de Fontenay à Longèves ; que, la guerre étant déclarée, la mère l'a retiré à la Roche-sur-Yon (juillet 1793) puis placé chez sa gouvernante la fille SEGUIN, au village de la Fauconnière, commune de la Gaubretière, où l'enfant aurait été tué avec celles-ci (28 février 1794). Deux témoignages le confirment ; celui du curé et de certains habitants, mais consigné sur le registre paroissial un an après cet évènement (18 février 1795) ; celui du juge de paix de Tiffauges, rédigé peu de jours avant l'ouverture de l'instance. Une enquête est prescrite sur leur validité. L'affaire est renvoyée au 22  thermidor an V.

Dans l'intervalle (du 9 au 21 thermidor) cinquante-sept témoins comparaissent au tribunal de Fontenay, parmi lesquels on peut distinguer ;

1° Ceux qui, ayant connu l'enfant avant la guerre, le reconnaissent formellement, au nombre de vingt-six ;

2° Les témoins non affirmatifs, au nombre de huit ;

3° Enfin ceux qui ne connaissaient pas l'enfant ou qui ne prennent pas parti et témoignent simplement de faits postérieurs à l'an V, soit au total vingt-trois.

L'enquête est intéressante à plusieurs titres et mériterait d'être publiée in-extenso. Elle éclaire d'abord la personnalité de l'enfant. Revenu à Fontenay avec la dame CLAVIER ce dernier fut soumis à une sorte d'épreuve. Promené dans la maison et dans le quartier où habitaient ses tantes, puis dans la métairie où il a logé avec sa soeur, les assistants paraissent frappés de la mémoire, de la présence d'esprit avec laquelle l'enfant déjoue les pièges qu'on lui tend, retrouve les lieux où il a vécu malgré les changements effectués par les nouveaux propriétaires. On le voit précéder les gens qui l'accompagnent, monter dans les appartements où il a jadis séjourné, désigner les chambres de ses tantes, la sienne, l'endroit où l'on mettait "ses petites commodités", autrement dit sa chaise percée, le lieu exact où il est tombé en se blessant à la tête, celui où se trouvait son parterre. Questionné sur ses tantes, il reproduit leur attitude en observateur attentif de leurs infirmités. Même attitude chez les PELLERIN, où renaît, à chaque pas, le souvenir de son séjour ainsi que de celui de sa soeur, des animaux qu'il aimait voir. L'enquête rapporta à ce sujet une foule de détails précis qui semblent témoigner de leur authenticité. En outre, mis en présence des gens qui eurent à s'occuper de lui avant la guerre : filles de confiance, jardiniers, tailleurs et couturières, le petit Auguste est reconnu par la plupart. Les femmes qui l'ont déshabillé retrouvent ses signes distinctifs, ses manières d'être et les voisins eux-mêmes paraissent affirmatifs. Seules les relations de la mère hésitent à s'engager, peut-être de crainte de lui déplaire. Quant à la dame VOYNEAU-MONSORBIER elle-même, l'enquête rapporte certaines conversations et confidences qui lui paraissent défavorables. Dès sa naissance, nous l'avons dit, l'enfant était déjà indésirable parce qu'il s'agissait d'un garçon. Pourtant, d'après la tante d'ORIOUX, la mère lui devait de la reconnaissance pour avoir, en naissant, rétabli l'harmonie dans le ménage de ses parents.Plusieurs témoins relatent l'attitude peu aimable de Mme VOYNEAU envers son fils. Lors de sa chute à Fontenay le personnel s'estime heureux qu'il ne s'agisse pas de la fille de crainte de reproches encore plus vifs. Certaines déclarations laissent même supposer, de la part de la mère et de ses hommes d'affaires, une pression sur les témoins pour les faire abonder dans le sens de leurs prétentions ; que ce soit à Nantes, à la Fauconnière, à Fontenay même. L'attitude réservée des dames de CHARETTE et LOYSEL, de certains domestiques, tend à le faire supposer. Mme d'ORIOUX elle-même reviendra quelque peu sur ses premières déclarations comme si elle subissait la crainte de sa belle-soeur.

Le 22 thermidor an V, deuxième jugement de renvoi pour complément d'information. La décision finale n'interviendra que quatre mois après, le 24 nivôse an VI. Le tribunal refuse de se laisser convaincre par la plaidoirie de CAVOLEAU en faveur de la dame VOYNEAU, d'ajouter foi au témoignage des habitants de la Gaubretière. L'avocat de tutelle força d'ailleurs le 11 nivôse an VI son confrère à déclarer qu'il avait fait venir chez lui les survivants du massacre de la Fauconnière pour s'entendre avec eux sur la date de cet évènement.

La dame VOYNEAU succombait donc ; mais appel est fait du jugement. Le petit Auguste perd son tuteur décédé à Paris le 10 pluviôse an VI. L'enfant sera-t-il abandonné, devra-t-il renoncer au nom de ses parents pour celui de RENAUD sous lequel la dame CLAVIER l'a fait inscrire lors de son arrivée à Nantes (d'après les balbutiements de l'enfant) ? Perdra-t-il ses droits familiaux au bénéfice de sa soeur ? Tous ceux qui ont suivi le procès de près s'élèvent contre une telle injustice ; mais la composition du conseil de famille chargé, le 1er ventôse an VI, de la défense du mineur nous rassure sur son sort. En font partie deux juges au tribunal de Fontenay, Pierre-Fidèle LEMERCIER et Jean-Melchisédeck FLEURY ; trois propriétaires fonciers ; François-Jacques d'HILLERIN, Joseph CONSTANTIN et Pierre-Louis-Antoine LAVAL. Quand au nouveau tuteur, Jacques SORIN, il est l'un des administrateurs du département de la Vendée, enfin deux avocats célèbres, BRECHARD et MERCIER-VERGERIE, sont désignés comme conseils. C'est l'élite de la bourgeoisie des patriotes fontenaysiens qui va prendre en main la défense de ce fils présumé d'un père royaliste ...

"Les sus-nommés, écrit le juge de paix, autorisent spécialement le citoyen SORIN à poursuivre les droits de cet enfant pour le maintien de son état-civil jusqu'à ce qu'il soit définitivement assis."

L'affaire se poursuit ensuite devant plusieurs juridictions notamment Niort et Orléans dont les archives ont disparu soit avant, soit au cours de la dernière guerre. Mais quelle que soit l'issue de la procédure engagée, même écarté de sa famille, le petit Auguste ne dut pas être abandonné. Sa tante l'avait d'ailleurs reconnu et il dut trouver dans son tuteur l'appui dont il avait besoin pour se faire une situation, au besoin un père adoptif si l'on en juge par cet extrait du conseil de famille du 1er ventôse an VI :

"Le citoyen Jacques SORIN a dit que, par attachement pour l'enfant VOYNEAU et en même temps pour suivre les intentions bienfaisantes du citoyen VARAILHON, son beau-frère, qui avait voué à cet enfant une tendresse particulière, il accepte cette fonction (de tuteur) et a fait entre nos mains le serment de bien et fidèlement s'en acquitter. il a ajouté qu'il se ferait également un devoir de recueillir chez lui ce jeune enfant et de lui prodiguer ses soins ...".

Tournons-nous maintenant du côté de la mère. Celle-ci ne pouvait rester sur un échec. Battue sur le plan judiciaire, il lui restait encore une chance, celle de gagner du temps, d'attendre des jours meilleurs, peut-être un changement de régime plus favorable à la noblesse, de faire intervenir le père demeuré jusqu'ici en dehors de l'instance, grâce à une tierce opposition. L'avocat d'Orléans transporta donc l'affaire sur le plan administratif en essayant de faire valoir l'acte de décès du petit Auguste ainsi conçu :

"18 février 1795, Jean MINGUET, domestique, déclare qu'un enfant âgé de quatre ans, originaire de la Roche-sur-Yon, Auguste VOYNEAU, fils du Sieur VOYNEAU et de dame MONSORBIER, son épouse, a été tué par les ennemis le 28 février 1794. Attesté par Mathurin GREGOIRE, laboureur et Jean RAYNARD, farinier".

De même pour la fille Rose SEGUIN, AILLERY prétend dans ses "Chroniques" que l'abbé PONDEVIE possédait autrefois le texte de la plaidoirie de l'avocat de la famille VOYNEAU où se trouve relaté que cet acte était tiré d'un registre de catholicité établi par le curé de la Gaubretière, DESPLEBAINS, donnant la liste des victimes du massacre de la Fauconnière.

Il existe dans le dossier de l'affaire VOYNEAU une très belle lettre de CAVOLEAU qui avait défendu Mme VOYNEAU devant les juges de Fontenay et qui était tout qualifié pour se prononcer sur la valeur probante de l'acte ; mais qui donne en même temps d'intéressants renseignements sur les diverses étapes de l'administration de la Vendée et son rétablissement définitif en mars 1796. Elle mérite d'être reproduite. Puisse-t-elle faire mieux comprendre en quoi réside le drame de l'insurrection vendéenne et l'ampleur de ses conséquences, puisqu'il n'a pas fallu moins de trente ans de procédure pour tirer le pays de l'état d'anarchie où la guerre l'avait plongé, le remettre en règle avec les lois et faire des Vendéens des citoyens comme les autres.

A Fontenay, le 16 mai 1810,

Monsieur,

J'ai été le défenseur de Madame VOYNEAU dans la malheureuse affaire où des juges égarés ou prévenus ont voulu la forcer de reconnaître pour son fils le fils d'un meunier du pays de Retz et cela à une époque où le souvenir du massacre de son véritable fils ne lui avait pas encore permis de sécher les larmes que lui fit répandre ce funeste évènement. Je suis persuadé qu'elle a été victime d'une injustice et je fais des voeux bien sincères pour que la tierce-opposition de son mari soit admise. Je vois le but des questions qui ont été adressées par son défenseur d'Orléans ; il est sans doute de faire valoir l'acte de décès délivré par le curé DESPLEBAINS ; mais je crains que ce but ne soit pas atteint parce qu'il est certain que la loi du 20 mars 1792 sur la manière de constater l'état-civil des citoyens, avait commencé à être exécutée dans toutes les communes du département avant la guerre de Vendée. Cependant dans un pays qui avait complètement abjuré toutes les lois de la Révolution et où toutes les lois anciennes avaient été établies, autant que les circonstances avaient pu le permettre, tout ce qui a été fait conformément à ces lois devrait être sanctionné surtout dans le cas où il est reconnu que les lois de la révolution étaient le commencement de la guerre de Vendée sont censées être étrangères à la Vendée jusqu'à la publication de la loi du 12 vendémiaire an IV (4 octobre 1795). Pourquoi l'interruption des lois antérieures ne serait-elle pas admise pendant cet intervalle ? Les motifs sont les mêmes pour l'un et pour l'autre cas, parce qu'il est absurde et atroce de supposer qu'une population de 400 000 âmes ait pu exister sans lois d'aucune espèce pendant trois ans. Quoi qu'il en soit je m'empresse de répondre à la série de questions que vous m'avez adressée et que je vous renvoie.

1° le village de la Fauconnière où le fils de M. VOYNEAU a été massacré fait bien réellement partie de la commune de la Gaubretière. Toute cette commune, tout le canton de Tiffauges dont elle faisait partie, tout l'arrondissement de Montaigu enfin ont été insurgés pendant toute la durée de la guerre de la Vendée ; c'est-à-dire depuis le 12 mars 1793 jusqu'à la fin de mars 1796.

2° Il est certain que les lois du gouvernement républicain n'ont pu pénétrer dans l'arrondissement de Montaigu et autres parties insurgées dans l'intervalle que je viens de fixer. L'on m'assure et il est facile de le vérifier, que des arrêts de la Cour de Cassation fixent à la date de la publication de la loi du 12 vendémiaire an IV l'époque où elles sont devenues obligatoires pour la Vendée insurgée. A cette époque, en effet, le pays était supposé soumis par l'effet du traité de la Jaunaie (17 février 1795) ; mais la loi du 20 septembre 1792 est antérieure à la guerre.

3° Il y avait une municipalité organisée à la Gaubretière avant la guerre de Vendée. Elle fut dissoute dès les premiers jours de l'insurrection vendéenne. La constitution de l'an III fut organisée dans l'arrondissement de Montaigu et autres parties insurgées au mois de mai 1796 par M. LETELLIER, chef de bureau au ministère de l'Intérieur et commissaire du directoire exécutéf qui nomma les présidents des administrations de canton, les commissaires du directoire exécutif et les agents des communes. Celui de la Gaubretière fut le sieur ACHER-DUBOIS.

4° Il y a cent à parier contre un que la loi du 20 septembre 1792 n'a point été transcrite dans le temps sur les registres de la première municipalité de la Gaubretière. Il n'y avait pas alors une seule municipalité de campagne qui remplit cette disposition de la loi du 5 novembre 1790.

5° Il est probable que la loi du 20 septembre 1792 a été enregistrée, soit au tribunal, soit à l'administration du district de Montaigu, avant le commencement de la guerre civile ; mais il est impossible d'en fournir une preuve parce que l'invasion subite de la ville de Montaigu par les insurgés vendéens n'a pas permis de sauver les registres.

6° L'enregistrement de cette loi à l'administration du département est certaine parce que je me souviens parfaitement qu'elle a été adressée par l'administration du district de Fontenay aux municipalités de son ressort ; mais la preuve directe de cet enregistrement est impossible à donner parce que la prise de la ville de Fontenay par l'armée Vendéene, le 25 mai 1793, a entraîné la perte de tous les registres et papiers des administrations qui siégeaient dans cette ville. Le premier registre de l'enregistrement des lois a bien certainement été transféré à Napoléon. Il a commencé à Luçon vers le 20 juin 1793. Le registre des délibérations doit fixer l'époque à laquelle l'administration départementale a commencé à siéger à Luçon.

J'ai dit, à l'article 3, que la Constitution de l'an III fut organisée dans la Vendée insurgée par M. LETELLIER au mois de mai 1796. Si vous avez besoin de fixer cette date, vous trouverez à la préfecture les registres de l'administration centrale sur lesquels il est fait mention de la présentation de la commission de M. LETELLIER à la date du 11 floréal an IV. Dès le commencement de brumaire an IV quelques cantons ou portions de cantons furent administrés par des commissaires spéciaux du directoire exécutif qui cumulèrent tous les pouvoirs et remplirent à la fois leurs fonctions spéciales et celles des administrations municipales. Ces commissaires furent supprimés par arrêté du directoire exécutif du 7 nivôse an IV qui mettait la Vendée militaire en état de siège. Depuis cette époque jusqu'à l'arrivée de M. LETELLIER, le pays fut gouverné militairement.

Vous ne connaissez peut-être pas tous les détails de cette affaire VOYNEAU, si singulière dans son principe, si malheureuse dans son issue, dans laquelle l'opinion des juges a été influencée d'une manière si déplorable par les préventions et les passions d'une populace aveugle qui a dicté leurs arrêts à Niort, comme à Fontenay. Vous les trouverez dans le mémoire que j'ai l'honneur de vous adresser, ouvrage que les juges m'ont forcé de rédiger avec une prescription que leur conscience, a dû leur reprocher depuis dans lequel je suis loin d'avoir déployé les talents que l'affaire eut exigé ; mais dans lequel elle est analysée avec clarté, simplicité, et surtout avec la plus grande bonne foi. Je viens de le relire après plus de douze ans comme s'il eut été écrit par une main étrangère et je ne puis concevoir qu'il se soit trouvé des hommes assez aveugles pour condamner cette malheureuse mère à reconnaître pour son fils un enfant dont la supposition est si évidemment démontrée.

Agréez, je vous prie, l'expression de mes sentiments respectueux avec lesquels j'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très humble serviteur.

Le Secrétaire général,

CAVOLEAU

 

Article de Marcel FAUCHEUX - Société d'Emulation de la Vendée - 1964