LE SERMENT DU CADRAN-BLEU

D'Orléans n'avait encore pu réussir dans ses projets ; il n'était parvenu qu'à exciter du trouble, et il lui fallait toujours la tête de Capet. Son expulsion du trône ne lui suffisait pas, encore bien que la proclamation de la république eût dû lui ôter tout espoir de la couronne. Mais alors la constitution n'était pas encore fondée, ni même pour ainsi dire comprise, et il espérait une régence stathoudérale, ou la dignité de doge. Il prévoit que Capet va être condamné à mort, mais il craint qu'il ne parle au peuple, il craint que le peuple ne le délivre ; car il lui fallait, à quelque prix que ce fût, la tête de Capet. Il y avait divers rendez-vous pour la faction d'Orléans. Ce fut à un de ces rendez-vous que Santerre jura à d'Orléans, le verre à la main, qu'il emploierait un moyen sûr pour empêcher Capet de parler ; ainsi se forma le complot du fameux roulement des tambours, effectué lors de la mort de Capet. Le projet fut conçu, adopté, le serment réitéré, le verre à la main, dans un endroit particulier, au Cadran-Bleu sur les boulevards. Ce fut là que le général Mousseux (Santerre était brasseur, et c'est en faisant allusion à son premier état que Sénart l'appelle le général Mousseux) promit à d'Orléans cette grande action par laquelle il usurpa la confiance. Ces renseignemens sont précisément ceux donnés par les observateurs dans Paris, dont le porteur fut guillotiné ; ce qu'indique le mot mis en marge de la feuille, ainsi conçu : "L'observateur a dû être compris dans les conspirations de prison." Ils existent dans les cartons de la surveillance de Paris.

Santerre, était-ce le patriotisme qui t'avait conduit ? Etais-tu sincère ? Non ; tu as usurpé une réputation, mais il faut t'arracher le masque ! Santerre n'était qu'un faux patriote, tellement complice du rappel de la royauté ou du rétablissement d'un trône sous une autre forme, et d'ailleurs il y avait un complot si réel, la faction d'Orléans lui avait assuré un tel avantage pour le rétablissement de cet autre trône, qu'il s'en expliqua par un écrit qu'on lui représenterait s'il niait le fait. Cet écrit fut déposé, et différentes copies en ont été délivrées par une autorité constituée, sur l'original ; à des gens purs qui avaient intérêt d'en assurer l'existence. Cet écrit, signé de lui, pièce matérielle de conviction, est une lettre par lui adressée à un certain notaire de Luzarches, dans laquelle il lui marquait : L'ancien régime sera substitué au nouveau ; j'y compte, et je ferai tous mes efforts pour y réussir et le rappeler. Nous sommes plusieurs. Je ne vous oublierai pas, comptez sur moi.

Ce n'était donc pas le trône que Santerre prétendait abattre ; il n'a voulu que livrer la tête de Capet, et du reste il souhaitait rétablir le trône. Ce fut par cette même duplicité, que Santerre, d'un côté, trompait les patriotes, et de l'autre servait les ennemis de Capet ; ce fut ainsi que, tirant son grand sabre, pour faire couper la tête à un homme qui avait les mains liées derrière le dos, il manifesta un grand courage et une grande vaillance ! Quelle invention que ce roulement qui sans doute a déjà été jugé, mais que l'on n'a pu définir sans connaître le serment du Cadran-Bleu et la lettre de Luzarches ! Quelle valeur, quel courage pour un général ! Il n'a cependant pas réussi ; il a vu son nouveau roi, qu'il croyait devoir remplacer Louis XVI, monter sur le même dernier trône, et recevoir la même couronne ; mais avec cette différence, que d'Orléans fut à l'échafaud couvert d'opprobres et de mépris exprimés hautement, ses partisans obligés de se taire et de se cacher, quelques-uns même intéressés à sa mort, et qui l'ont accélérée ; tandis que Louis XVI n'entendit que le roulement ! Sa mort n'a pas été non plus votée par l'unanimité de la Convention. Sur ces détails je ne crains ni poursuites ni démenti.

Je ne dois pas omettre un fait que l'on a voulu cacher sur le jugement de Capet ; c'est qu'il existe au comité de sûreté générale des renseignemens indicatifs qui prouvent que l'ambassadeur d'Espagne a négocié pour acheter des voix que l'on avait portées à des sommes excessives par tête de votans ; que des à-comptes furent donnés à des entremetteurs, lesquels demandèrent dix-huit cent mille livres d'une seule fois ; mais qu'il s'y refusa, qu'il reconnut que c'était une escroquerie jacobine qu'il fallait déjouer. Il regretta ses à-comptes, parce qu'il vit qu'ils ne serviraient à rien, et que c'était un vol manifeste. Sur ces négociations, on ne trouve, à la vérité, aucune dénonciation de députés, mais bien de jacobins, agissant au nom du comité de surveillance de leur société. On y remarque singulièrement la conduite d'un de ces escrocs qui avait aussi, lui, assuré pouvoir acheter des voix, qui se détacha des autres, demanda une indemnité personnelle qu'il a reçue et conservée en découvrant le secret de l'escroquerie. Là se borna la négociation.

La preuve de ce fait existe dans les pièces du procès de d'Orléans. Elles ne furent pas produites, parce qu'elles n'avaient point de rapport avec ce procès. Au tribunal révolutionnaire, on prétendit qu'elles compromettaient la dignité de la société jacobine, et l'on voulut les supprimer ; mais un membre du comité de sûreté générale, qui en avait besoin pour tenir en bride quelques-uns de ses ennemis, qui d'ailleurs se réservait un moyen pour en imposer à ses propres censeurs, les réclama, et elles furent rapportées au comité de sûreté générale. Ce même membre était Amar ; il était chargé de la correspondance du comité. Une lettre de lui, qui n'était que son voeu personnel, fut regardée comme le voeu du comité. Si j'étais astreint, par une poursuite quelconque, à le prouver, je demanderais la représentation de la liasse qui les contenait. Elle était paraphée d'une main qui ne peut être actuellement employée. Malgré les efforts du monstre jacobin qui se trouve compromis, soit comme escroc, soit comme perfide, je persiste à soutenir que j'ai vu et tenu des pièces relatives à ces renseignemens.

A la suite des anecdotes sur la mort de Capet, doit se trouver placée une proposition cruelle et féroce du boucher Legendre, célèbre jacobin, et digne de l'être. Son expression exécrable, quoique omise par les papiers publics, et rejetée du journal même de la montagne, tout dégoûtant qu'il était, ne doit pas être oubliée dans les détails de la révolution. J'ai promis de dire tout ce que je sais ; je vais rappeler ce que la notoriété peut attester. Ce Legendre, regardant avec raison la tribune des jacobins comme l'échaudoir de sa boucherie, ou la tuerie privilégiée, dit quelques jours avant le jugement de Capet : Egorgeons le cochon ! faisons-en autant de quartiers qu'il y a de départemens, pour en envoyer un morceau à chacun ; la tête restera à Paris suspendue à la voûte de cette salle. Cette odieuse proposition, digne du monstre le plus féroce, fut hélas ! pourtant applaudie. Il dit une autre fois : Mettons en réquisition les étaux de bouchers, hachons-y les aristocrates et les riches. Et encore un autre jour, il dit : J'éventrerais avec plaisir un noble, un riche, un homme d'Etat, ou un homme de lettres ; j'en mangerais le coeur. Et ! voilà cet homme que la foudre n'écrasa pas ; qui, en persécutant les patriotes, parle aujourd'hui de vertu, d'humanité ! Lecteur, réfléchis toi-même sur ce cannibale ! Ce monstre dégoûtant ne ressemble-t-il pas au crocodile qui pleure sur le crâne de sa victime, comme pour le fondre de ses larmes et le manger ? Lâches écrivains, qui servez les partis et non l'humanité, je répare votre inexactitude, et je dis, comme je le dois, tout ce que je sais.

SENART

Extrait des "Mémoires de Sénart - Agent du gouvernement révolutionnaire" - Publiés par Alexis Dumesnil en 1824