St Paul en Pareds église

 

Alexandre Lapierre naquit à Saint-Paul-en-Pareds en 1774 [le 14 mai]. Il perdit son père de bonne heure et fut élevé près de sa mère, qui était cuisinière chez M. du Landreau. Grâce à cette circonstance, il s'accoutuma de bonne heure à monter à cheval, et il devint un intrépide cavalier. Il apprit en même temps à lire et à écrire, mais son éducation n'alla pas au-delà.

[Le prénom donné à l'enfant était Pierre. Pourtant, dès son bas âge, on l'appelle Alexandre ou plutôt Lexandre, selon la mode du pays.]

acte naissance Pierre Lapierre

 

Quand il fut en âge de travailler, on le mit en apprentissage chez un serrurier, et, bien qu'il n'eût pas encore dix-neuf ans quand la guerre éclata, il était déjà un bon ouvrier.

effets d'un Vendéen

Portrait et caractère

Lapierre était d'une taille élancée et d'une souplesse remarquable. Son poignet était d'acier comme Scandergeg, il eût abattu la tête d'un cheval d'un coup de sabre. Mais il n'avait pas la même vigueur dans les reins, et il était un médiocre piéton ; aussi il n'était à l'aise que sur un cheval.

Il avait la figure allongée, le teint bronzé, les traits taillés à l'emporte-pièce, la voix forte et saccadée, le regard ferme et pénétrant. Dans l'ensemble, sa physionomie était martiale ; elle offrait un mélange de rudesse énergique et de dignité mâle et fière.

On devine bien que, sous une telle enveloppe, il ne faut pas chercher un modèle de douceur. Aussi, la patience fut loin d'être d'abord sa vertu principale. C'était un caractère bouillant et audacieux, poussant le courage jusqu'à la folie et affrontant la mort avec une sorte de volupté. Son entrain fougueux stimulait les plus lâches, et la poudre l'enivrait en doublant son ardeur : c'est au bruit du canon qu'il respirait le plus à l'aise.

Mais cette âme de feu cachait une générosité chevaleresque et une bonté instinctive. Il semblait taillé pour le carnage, et pourtant les faibles avaient le privilège de l'attirer. Il eût tout sacrifié pour sauver un enfant. "J'ai toujours aimé les braves gens, disait-il sur ses vieux jours : j'en ai sauvé beaucoup dans ma vie, et, s'il fallait aujourd'hui les défendre, je me battrais encore, malgré les quatre-vingt cinq ans que j'ai sur la tête".

Coup d'oeil sur les campagnes de Lapierre en Vendée

Dès qu'il fut question de combattre dans la Vendée, Lapierre quitta sans hésiter sa lime et son étau ; il saisit un fusil et fut des premiers prêts.

Il était au complot de l'Oie, avec Baudry-d'Asson ; il le suivi aux Herbiers et courut avec lui battre les républicains au premier combat de Saint-Mesmin.

A partir de ce moment, il ne quitta plus les armes jusqu'à la fin de la guerre. Il assista à une multitude de combats et servit sous la plupart des généraux. Lorsque l'on congédiait son monde, il courait ailleurs si l'on se battait encore, et ses services n'étaient refusés nulle part.

Régulièrement, il eût fait partie de l'armée de Sapinaud ou armée du Centre ; mais, comme celle-ci n'agissait guère que comme auxiliaire et donnait rarement tout entière, Lapierre avait ses coudées franches pour aller un peu partout, et il ne s'en faisait pas faute.

Il fut tour à tour fantassin, artilleur et cavalier, et dans ces trois armes il se fit remarquer parmi les plus braves. Quand il était dans l'infanterie on disait : "Si nous avions cinquante mille fantassins comme Lapierre, nous passerions sur le corps de la république du premier coup". Lorsqu'il étant dans l'artillerie, on disait encore : "Si nous avions trois mille artilleurs comme Lapierre, tous les canons des républicains seraient bientôt à nous".

Cependant l'arme qu'il préférait aux autres était la cavalerie, et c'est celle aussi où il se distingué le plus. C'était le sabre au poing qu'il aimait surtout à combattre, et c'est alors qu'il était vraiment terrible.

Dans ses moments de loisir, il réparait les fusils disloqués, mais durant la première période de la guerre, ces moments furent très rares.

La place des braves

Cependant Lapierre ne fit pas la campagne d'outre-Loire ; "Il est bien simple, dit-il : c'est que dans les victoires la place des braves est à la tête, tandis que dans les défaites elle est à la queue. Après la bataille de Cholet, je restai pour protéger la retraite et observer l'ennemi. Nous nous portâmes d'abord à l'embranchement de deux routes pour repousser les républicains, qui ne pouvaient manquer de venir par là.

Les premiers qui se présentèrent, soit lâcheté, soit espérance d'arriver plus vite, nous attaquèrent sans peine. Mais au lieu de gagner du temps ils en perdirent, et les nôtres prirent de l'avance.

Nous marchâmes ensuite un peu au hasard cherchant à éviter les Bleus et à les retarder tout à la fois. A la fin nous arrivâmes sur les bords de la Loire, mais les républicains nous barraient le passage, et notre armée était de l'autre côté. Nous n'avions plus qu'à revenir en Vendée, et nous prîmes ce parti".

La justice d'un soldat

Lapierre n'était pas cruel ; un vaillant coeur n'est jamais sans pitié ;  mais il s'oublia dans une circonstance.

Après un succès remporté du côté de l'Anjou, il s'élança avec d'autres cavaliers à la poursuite de l'ennemi. Comme il était en avant, une femme vint se jeter à la tête de son cheval, et le suppliait d'épargner son mari qui combattait parmi les Bleus.

Il la regarda fixement et lui dit : "As-tu recommandé à ton mari de nous épargner si nous étions vaincus ?". Cette femme demeura tout interdite ; elle voulut balbutier, mais Lapierre l'arrêté : "Assez ! Je te comprends ! Tu veux que nous soyons des moutons, soit ! mais tu dois comprendre que je n'aime pas plus les louves que les loups !"

En disant ces mots, il lui fit sauter la tête d'un coup de sabre.

Une leçon

Les Vendéens furent souvent obligés de mettre en ligne des hommes peu aguerris ; c'est ce qui causa beaucoup de leurs défaites. Les républicains, de leur côté, n'avaient pas que des soldats éprouvés.

Dans une rencontre près de Châtillon, les Bleus se cachaient derrière des clôtures en pierres sèches pour tirer sur les Vendéens, et ceux-ci se tenaient couchés dans les sillons, pour être moins exposés au feu de l'ennemi.

Lapierre, indigné de cette manière de combattre, paraît à cheval au milieu de la fusillade, et, s'adressant à ses compagnons d'armes ; "Tas de poltrons, leur dit-il, est-ce ainsi qu'on fait la guerre ? Ce n'est pas en se couchant comme des veaux qu'on remporte la victoire. Vous allez voir comment on s'y prend !"

En disant ces mots, il saisit la bride de son cheval entre ses dents, et, un pistolet de chaque main, il s'élance sur les républicains, pousse son cheval jusque sur le mur qui leur servait d'abri, et décharge ses pistolets presque à bout portant. Il fait alors un demi-tour, se couche sur sa selle et se sauve au galop.

Toute cette évolution fut si rapide, que les républicains, stupéfaits, eurent à peine le temps de s'en apercevoir. Quand ils songèrent à tirer sur lui, il était déjà à distance, et aucune de leurs balles ne l'atteignit.

Une invitation à dîner

Châtillon était considéré comme la capital du pays insurgé ; aussi les deux partis s'en disputaient la possession, et l'occupèrent successivement plusieurs fois.

Les républicains s'en étaient emparés les derniers, et y avaient laissé une garnison pour conserver la ville en leur pouvoir. Les Vendéens se présentèrent à leur tour, et, comme les Bleus étaient les plus faibles, ils se renfermèrent dans le château, bien résolus de se défendre.

Si les Vendéens eussent été convenablement outillés, le siège n'eût pas été long ; mais leur matériel de guerre n'était jamais au complet, et cette fois, ils manquaient totalement d'artillerie. Ils furent réduits à établir un blocus rigoureux et à tirer des coups de fusil qui ne pouvaient guère amener la reddition de la place. Les Bleus, de leur côté, avaient peu de vivres et leurs ennemis s'aperçurent bien vite qu'ils souffraient de la disette. Malgré tout, l'affaire traînait en longueur.

Lapierre ne ressemblait pas à Louis XIV, qui avait une prédilection pour la guerre de siège ; pour lui, il trouvait souverainement ennuyeux de se battre contre des ennemis cachés derrière des murailles. Afin d'utiliser son temps, il prenait un morceau de pain, le plantait au bout de sa baïonnette et, se plaçant en vue du château, il le montrait aux républicains : "Eh ! les ventres creux ! leur criait-il, nous avons bonne ration, nous autres ; venez donc un peu vous dérouiller les dents !"

Les Bleus ne riaient pas de ces agaceries ; ils répondaient par de gros mots, et Lapierre, qui connaissait à fond le vocabulaire du soldat, répliquait victorieusement.

Après un tel début, les coups de fusil devenaient indispensables ; mais comme Lapierre était seul, rendu à ce point, tout le désavantage était de son côté. Néanmoins les Bleus lui laissèrent toujours remporter intacts sa peau et son morceau de pain.

La journée de sang

Dans les derniers temps de sa vie, Lapierre était glacé par l'âge, et je le trouvais souvent assis au soleil. Un jour, je lui dis : "Eh ! mon pauvre vieux, la vie s'en va ! - C'est vrai, me répondit-il, mais je ne partirai pas pour l'autre monde sans en avoir envoyé bien d'autres devant moi. - Voyons, combien avez-vous tué d'hommes pendant que vous faisiez la guerre ? - Je n'en sais rien, mais je sais bien le jour où j'en ai tué le plus. - Combien ce jour-là ? - Vingt-trois. - C'est impossible ! Puis vous ne pouviez pas les compter. - Oh ! Monsieur, c'est si bien possible que je l'ai fait, et pour le nombre je le connais parfaitement. - Racontez-moi cela, autrement j'aurais peine à vous croire.

- "C'était au combat de Chauché ; et il faut vous dire que j'étais en colère, ce jour-là. J'avais couché, avec quelques camarades, dans une grange abandonnée, à peu de distance du bourg, et j'avais attaché mon cheval avec une corde. Le matin, quand il fallut partir, la corde était nouée et je ne pouvais la défaire. Mes camarades me disaient de la couper ; mais comme ce n'était pas un objet facile à remplacer dans ce temps-là, je m'obstinais et restai, malgré le rappel qui battait. Les autres étaient partis.

Pendant que je maugréais sur mon ingrate besogne, j'entendis des trains de chevaux, et je vis deux hussards passer devant la porte. Tout le sang me descendit aux talons ; je me crus pris comme dans une ratière ; fort heureusement ils ne me virent pas. Je mis le nez à la porte, je les aperçus qui s'avançaient en reconnaissance vers Chauché, et ils n'étaient pas suivis. Je coupai ma corde et sautai en selle. Je regardai autour de moi, les autres cavaliers étaient encore loin : j'étais sauvé. Je calculai la distance et je me dis : j'ai le temps de faire payer à ces deux gaillards la peur qu'il m'ont causée.

Je courus sur eux, je fis sauter la tête du premier d'un coup de sabre, et j'envoyai une pointe dans les côtes du second. J'aurais pu me défaire de deux autres avant d'être atteint !"

Là j'interrompis Lapierre : - "Ces deux hommes durent se mettre en défense pourtant ? - Eh ! sans doute ; mais Monsieur, si vous saviez ! dans ce temps-là, j'éprouvais moins de peine d'avoir affaire à deux cavaliers, que j'en ressens aujourd'hui à me lever de ma chaise".

Puis il continua :

"Je rejoignis l'armée, et le combat s'engagea bientôt. Au commencement je n'eus rien à faire ; mais vers la fin, la besogne fut rude. Je me trouvai renfermé dans un pré avec des républicains, et il n'y avait de quartier ni à donner ni à recevoir ; la vie et la mort étaient à la pointe du sabre. Aussi je me battis en désespéré, et, à la fin de l'action, j'avais étendu quinze ennemis sur le terrain.

Vers midi le combat était fini ; les Bleus s'étaient enfuis vers Saint-Fulgent, mais ils s'imaginèrent qu'après la victoire nous devions oublier toute précaution, et dans la soirée ils revinrent pour nous surprendre. Dès qu'ils virent que nous étions sur nos garde, ils se retirèrent sans oser attaquer. Néanmoins la cavalerie courut après eux et j'en sabrai encore six, qui restèrent sur le chemin".

Le dévouement

Les déroutes des Vendéens étaient rarement meurtrières pour les combattants, parce que, dans un pays coupé de buissons et de chemins ravinés comme le Bocage, la poursuite se réduisait à peu de chose. Mais lorsque la population n'avait pu s'éloigner à temps, les défaites étaient suivies de véritables boucheries ; car les républicains n'épargnaient personne et massacraient impitoyablement tout ce qui leur tombait sous la main.

Les Bleus avaient envahi subitement les environs de Mortagne, et les Vendéens, hors d'état de leur résister, s'étaient dispersés, après un engagement dont j'ignore l'importance.

La population, prise au dépourvu, se sauvait dans la direction des Herbiers, sur une longue étendue ; la route était couverte de femmes, d'enfants, de vieillards, au milieu desquels on voyait quelques blessés. Tous paraissaient voués à une mort certaine, car la cavalerie républicaine venait pour les sabrer. Lapierre et deux autres cavaliers se dévouèrent pour sauver la vie à ces malheureux. L'un de ces trois braves s'appelait Nivaud ; le nom du troisième ne m'est pas connu. Ils se placèrent à la queue des fuyards, bien résolus à ne laisser passer les Bleus que sur leurs cadavres.

Les cavaliers républicains croyant marcher à l'un de ces massacres faciles auxquels ils prenaient un infernal plaisir, s'avançaient sans beaucoup d'ordre. Lapierre et ses deux compagnons profitent de cette circonstance ; au lieu de les attendre, ils courent sur eux, tombent comme la foudre sur les premiers qu'ils rencontrent, en tuent plusieurs, bousculent les autres et mettent la tête de la colonne dans une confusion complète. Ils sont entourés cependant, mais ils savent conserver la liberté de leurs mouvements et portent si bien leurs coups, qu'ils tiennent en respect toute cette cohue tremblante.

Un tel effort ne peut durer bien longtemps, leurs forces les trahissent. Sur le signal de l'un d'eux, ils se dégagent et prennent la fuite pour attendre l'ennemi plus loin.

Ils recommencent encore deux ou trois fois la même manoeuvre ; mais l'un des trois finit par succomber et reste mort au milieu des ennemis. Les deux autres, épuisés eux-mêmes, réussissent néanmoins à se dégager et se sauvent tout de bon.

Durant cette lutte héroïque, les fuyards avaient pris de l'avance et s'étaient dispersés par des chemins détournés. Quand les républicains coururent après eux, ils ne rencontrèrent plus personne.

Un témoin oculaire disait, longtemps après : "On ne saurait croire combien de personnes durent la vie à ces trois cavaliers." Et il ajoutait : "Je n'ai que trop connu la guerre et tous ses accidents terribles, mais rien ne m'a laissé une si vive impression. La vue de ces trois hommes faisait peur ! On les distinguait facilement au milieu des Bleus, car ils étaient couverts de sang de la tête aux pieds ; leur chevaux en étaient eux-mêmes tout ruisselants. Quelquefois ils se levaient sur leurs étriers, s'excitant de la voix et multipliant les coups avec une rapidité effrayante. Oh ! si la Vendée avait eu assez de tels hommes !"

Abbé Augereau

Vendée Historique

Lapierre vint au Boupère, on ne sait trop à quelle date (il y était en tout cas, en 1813). Il y exerça le métier de serrurier. Il eut au moins trois filles. L'aînée, Alexandrine, épousa en 1835, Jean-Marie Fonteneau ; la cadette Angélique, se maria, en 1836, à  Antoine Brand, charpentier ; la dernière, Victorine, épousa, en 1836 aussi, Louis Germe.

Le vieux brave allait sur ses 90 ans lorsqu'il trépassa.

"L'an de Notre Seigneur mil huit cent soixante quatre et le treizième jour de janvier a été inhumé, dans le cimetière de cette paroisse, le corps d'Alexandre Lapierre, époux de défunte Justine Niveau, mort la veille, à l'âge de quatre-vingt-huit ans, muni des sacrements de l'Eglise".

Eug. Charron, vicaire

Requiescat in peace !

(Histoire religieuse du Boupère - A. Billaud - 1968)

PIERRE LAPIERRE est décédé au bourg du Boupère, le 12 avril 1864, à l'âge de 90 ans.

acte décès Alexandre Lapierre