La limonadière du café du Chenil

 

Le dimanche 9 septembre arrivé, je voulus accompagner mon frère à Versailles. Plusieurs amis ou parents des autres enrôlés de Meudon, parmi lesquels un nommé Foliot, sonneur de la paroisse, que je signale dès à présent à votre attention, en firent autant. Nous partîmes tous ensemble vers midi, et nous arrivâmes à Versailles vers deux heures.

Il n'y avait pas vingt minutes qu'ils faisaient halte sur la place d'Armes, que nous vîmes arriver, par la route de Jouy, sept charrettes pleines de malheureux prisonniers étendus sur la paille, et, du reste, escortées d'un assez petit nombre d'hommes revêtus de l'habit militaire, la baïonnette dans le fourreau, et le canon de leurs fusils couronné de branches de laurier.

En avant de ce triste convoi était un homme monté sur un magnifique cheval noir, au poitrail duquel on voyait attachées une vingtaine de croix de Saint-Louis. Les hommes étendus dans les charettes étaient les prisonniers d'Orléans ; l'homme à cheval qui les conduisait, l'Américain Fournier, l'un des chefs du massacre des prisons, et les croix de Saint-Louis attachées au poitrail de son cheval, celles dont il avait par avance dépouillé les victimes qu'il allait livrer aux assassins mandés de Paris : ceux-ci ne se firent pas attendre. Le cortège n'était pas encore arrivé à l'autre bout de la place d'Armes, se dirigeant vers la grille de l'Orangerie, que tout-à-coup ils s'élancent du cabaret où C...y leur faisait servir de nouveaux rafraîchissements, et se mettent à crier : A bas les têtes ! Douze ou quinze des plus alertes sautent aux brides des chevaux de la première charrette, et se mettent en devoir de l'arrêter. Fournier leur fait un signe d'intelligence qu'ils comprennent fort bien, et les charrettes continuent leur marche jusqu'à la grille de l'Orangerie, qui se trouva fermée. Les bourreaux y étaient arrivés avant les victimes.

Cet incident fut cause que les volontaires de Meudon rompirent aussitôt les rangs, et coururent comme tout le monde vers la grille de l'Orangerie. Mon frère et moi suivîmes la foule ; et lorsque nous nous trouvâmes au bout de la rue de Satory, au carrefour qu'on appelait et qui s'appelle encore, je crois, le carrefour des Quatre-Bornes, le massacre avait commencé. En ce moment nous aperçûmes de loin un homme, monté sur la charrette la plus voisine de la grille, qui semblait haranguer les tueurs, et en même temps faire tous ses efforts pour les repousser. C'était le maire de Versailles, dont on ne saurait trop louer le courage et l'humanité dans cette occasion, qui lutta plus d'un quart d'heure contre les assassins, et exposa inutilement sa vie pour sauver des malheureux voués à une mort certaine. Les égorgements continuèrent donc ; et les cris de ceux qu'on égorgeait retentissant cruellement à nos oreilles, nous allâmes nous réfugier dans un café attenant le bâtiment du Chenil, où ces cris douloureux nous poursuivaient encore. Au bout d'une heure, tout fut fini, et l'on n'entendit plus que les chants de victoire des assassins, actuellement occupés à dépecer les cadavres de ceux qu'ils venaient d'immoler de leur rage ; dépecer, c'est déchiqueter que je devrais dire ! vous allez voir.

 

Nous nous disposions à sortir du café. La limonadière venait de monter sur une chaise pour prendre un bocal de fruits à l'eau-de-vie. Voici que Foliot, ce sonneur de Meudon qui nous avait suivis, entre, accompagné d'un autre bandit comme lui, appelé Hurtevent, l'un des gardes du bois de Verrières. Au bruit qu'ils font en entrant, la limonadière se retourne, tenant son bocal à la main. Foliot lui présente un coeur tout saignant, qu'il pressait dans l'une des siennes ... Ma plume se refuse à dire quel lambeau de chair il agitait dans l'autre. "Madame, lui dit-il avec un rire de démon, si nous n'avez jamais vu le coeur d'un aristocrate, en voilà un tout frais." Et il joint à cela des propos et des geste de la plus dégoûtante obscénité. Cette malheureuse femme pâlit, se trouve mal, tombe à la renverse et se fend la tête. Tandis qu'elle rougit le plancher de son sang, nos deux brigands, sans faire à elle la moindre attention, se mettent à une table, et demandent qu'on leur serve des liqueurs. Ils boivent, et partent avec leurs débris humains. On relève la malheureuse femme, on s'empresse autour d'elle : soins inutiles ! le crâne était entièrement fracassé par derrière, et deux heures après elle expira sans avoir repris connaissance.

Un spectacle plus affreux nous attendait dehors. Des hommes, des femmes ... des monstres s'amusaient à couper ou arracher les têtes, les bras, les jambes des quarante-cinq corps morts étendus sur le pavé ; et puis ils se faisaient la courte échelle pour planter sur les pointes des grilles de l'Orangerie ces membres mutilés ; d'autres allaient élever de pareils trophées sur celles de la place d'Armes, d'autres les promenaient en triomphe par la ville. Il y eut une femme qui alla porter une tête sanglante à l'assemblée des électeurs, et qui la déposa sur le bureau du président !

Au moment où nous passions auprès de ce monceau de cadavres dont les tueurs venaient de s'éloigner, nous aperçûmes en frémissant une tête de vieillard, entièrement chauve, se dégageant avec précaution du milieu des morts, parmi lesquels il avait été enseveli encore vivant, et probablement parce qu'on l'avait cru mort aussi. Il s'était dégagé à peu près jusqu'à la moitié du corps, et deux minutes de plus il allait être sauvé, lorsqu'un de ces misérables, venant chercher là sans doute quelques bras ou quelques jambes qu'il avait oubliés, aperçut le vieillard. - " Ah ! scélérat, tu t'avises de n'être pas mort !" Et d'un coup de hache il lui partage la tête en deux. "Réveille-toi à présent ; je t'en défie." Nous nous éloignâmes bien vite de ce théâtre de désolation.

(Texte extrait du livre : "Souvenirs de la Terreur, de 1788 à 1793" de Georges Duval)