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Deux cent quatorze prisonniers périrent au Grand-Châtelet.

A quatre pas de là, à la prison de la Conciergerie, il en périt deux cent quatre-vingt-neuf, y compris la femme connue sous le nom de bouquetière du Palais-Royal.

Elle avait été écrouée à la Conciergerie comme ayant mutilé dans un excès de jalousie un ancien grenadier aux gardes-françaises son amant, et elle devait être jugée sous quelques jours. Quoiqu'elle fût aussi sous la sauve-garde de la loi, les assassins se chargèrent provisoirement de son supplice. On commença par la mettre entièrement nue, on l'attacha ensuite à un poteau, les jambes écartées ; et après lui avoir cloué les pieds à terre, on lui coupa les seins à coups de sabre, on lui promena de la paille brûlée sur toutes les parties du corps, on lui enfonça dans les chairs des bouts de piques rougis à blanc ; on employa enfin, pour faire expirer au milieu des tortures les plus atroces cette malheureuse, dont les cris s'entendaient du pont Saint-Michel, le fer et le feu, d'une manière que la pudeur me défend de retracer.

Cette vengeance horrible donne à penser, et d'autres circonstances semblent le prouver, qu'il y avait plus d'un ancien garde-française parmi les assassins de septembre. Au surplus, ce fut une femme, cette Théroigne de Méricourt que nous retrouvons partout où il y a à massacrer, qui fournit l'idée du genre de supplice que je viens de raconter, et qui se montra la plus acharnée dans l'exécution. Cette furie était tellement altérée de sang, qu'elle se trouvait presque à la fois sur les différents théâtres de carnage, et qu'elle y surpassa en férocité les plus féroces.

La Conciergerie rendit à la liberté trente-six voleurs et assassins de profession, et soixante-quinze femmes qui marchaient leurs égales. Celles-ci, après avoir payé leur liberté du sang des malheureux qu'elles égorgèrent avec plus d'inhumanité encore que les scélérats dont elles se firent les aides, devinrent le noyau des tricoteuses de la tribune des jacobins et des furies de la guillotine. Les deux cent dix-neuf cadavres fournis par la Conciergerie allèrent grossir d'autant la montagne de corps morts empilés sur le Pont-au-Change.

A huit heures du soir, j'ai vu, moi qui écris ces lignes, une troupe d'enfants, dont le plus âgé n'avait pas quatorze ans, apporter et allumer des lampions pour illuminer toutes les faces de cette hideuse montagne ; je les ai vu danser alentour, en chantant, permettez-moi de vous le répéter pour la dixième fois, l'hymne de ce Rouget de l'Isle, auquel le conseil général du Jura (honneur à lui !), a voté naguère une statue. Ce galop satanique, exécuté avec accompagnement de la Marseillaise, qui dans le même moment se chantait aussi à la porte de toutes les prisons, exécuté, dis-je, en présence de cinq cents victimes dont les têtes défigurées, les corps mutilés, les membres encore palpitants, étaient là étendus sur le pavé, éclairés d'en bas par la lumière roussâtre des lampions et des torches de résine, éclairés d'en haut par la lumière pâle et argentée de la lune, au milieu d'un ciel pur de la fin de l'été, tout cela portait dans l'âme une impression d'horreur et de terreur qui ne s'effacera jamais du souvenir de ceux qui y ont assisté. La fameuse danse macabre ne serait en comparaison qu'une danse anacréontique.

 

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Extrait du livre : "Souvenirs de la Terreur 1788-1793" par Georges Duval