"La Petite Vendée" 

(1793 : Bataille du Grand Communal)

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1793 : La Révolution Française a commencé depuis 4 ans maintenant... Chaotique, incertaine, elle trouve difficilement sa voie, passant de républiques éphémères au Régime de la Terreur. Certes elle ne reçoit pas un écho favorable dans toutes les régions. L’exemple "anti-révolutionnaire" le plus marquant et le plus célèbre reste celui de la Vendée. Mais d’autres rébellions éclatent un peu partout en France ; On les nommera bien-sûr par référence à la plus importante jamais connue " Les Petites Vendées ".

La Franche-Comté a elle aussi connu sa "Petite Vendée". On la localise essentiellement dans les cantons suivants : Sancey, Vercel, Orchamps, Le Russey et Maîche. La Franche-Montagne devient alors le symbole du refus "patriotique" en Franche Comté. Mais pourquoi cet acharnement à refuser une révolution qui avait pour but initial de libérer les masses paysannes de l’asservissement seigneurial ? Pourquoi refuser ces principes de liberté et d’égalité?

Plusieurs raisons d’ordre économiques, géographiques et historiques en sont la cause.

Tout d’abord, n’oublions pas que la Franche-Comté n’appartient à la France que depuis 1668. Auparavant elle jouissait d’une certaine autonomie. Depuis le Moyen-Âge, la Franche Montagne (c’est à dire notre Haut Doubs et une partie de la Suisse proche) était une terre libre où servitude et mainmorte n’existaient pas (d’où son nom de Franche Montagne). Après la conquête française, une bonne partie de ces principes d’existence ont été maintenus. En conséquence, la Franche Montagne ne se sentait que peu concernée par la Révolution d’un pays qui lui était encore étranger et par les revendications des masses paysannes qui ployaient sous l’écrasement de taxes et impôts divers depuis des siècles.

D’autre part, il faut ajouter que quatre années de crises gouvernementales ont beaucoup affaibli le pays. On doit faire face également à la crise économique et à la menace d’invasion de la Prusse. La levée en masse d’une armée durant l’été 1793 ne fait qu’aggraver le mécontentement général face à des gouvernements impuissants et inefficaces.

Mais plus que le poids de l’histoire et de l’économie, c’est celui des valeurs ancestrales dans un cadre rural immuable qui jouera en faveur de la contrerévolution. En effet, d’un point de vue géographique, la Franche Montagne est quelque peu isolée ; loin des grandes villes franc-comtoises, avec des axes routiers peu développés et difficiles, coupée du reste du monde l’hiver quand la neige s’est installée, elle s’est ancrée chaque jour un peu plus dans ses traditions et ses pratiques ancestrales. Bien évidemment la révolution a fait voler en éclat ce bel équilibre bouleversant la routine et les usages. La plupart des gens vivent tout cela comme une atteinte au quotidien vécu et en perdent leurs points de repère. La plus large expression de ce malaise se manifeste par la politique de déchristianisation proclamée par le Comité de Salut Public. La volonté de destruction du catholicisme est de loin la mesure la plus mal perçue par nos montagnards. Ils ne l’accepteront pas.

Dans le canton du Russey sur 17 prêtres, 15 deviennent des prêtres réfractaires, que l’on protège, que l’on nourrit que l’on cache... Les messes, baptêmes et autres cérémonies sont célébrées dans des grottes, caves ou autres endroits insolites...Dans un tel climat de peur et de suspicion, les réfractaires et opposants au régime de la Terreur deviennent des héros.

Et c’est ainsi que d’individus isolés en petits groupes d’insurgés se constituent peu à peu des bandes de contre-révolutionnaires. C’est en août 1793 que la situation va considérablement s’aggraver. En effet, les patriotes désarment systématiquement les nobles, les prêtres, et toutes personnes qu’ils jugent hostiles à la révolution. La tension monte, et la levée en masse de tous les veufs et célibataires pour lutter contre la menace d’une invasion prussienne n’arrange en rien les choses, d’autant plus que certains prussiens tentent de s’allier aux réfractaires.

Le 31 août, les insurgés des 5 cantons se retrouvent à Sancey. On leur promet le renfort de 4000 hommes venus d’Alsace en cas de soulèvement. Mais le manque d’armes se fait cruellement sentir. C’est pourquoi ils décident de mener une attaque à Baume-Les-Dames. Là ils trouvent canons et poudre mais ils libèrent également 133 prisonniers prussiens ayant l’expérience de la guerre. Le 5 septembre afin de compléter leur armement ils entrent à Pierrefontaine pour une nouvelle attaque qui échoue cette fois-ci. C’est la débandade, beaucoup d’insurgés se réfugient en Suisse, les autres se replient sur Bonnétage et Les Fontenelles. De là ils souhaitent traverser le Doubs et atteindre la Suisse. Mais les forces révolutionnaires les interceptent à Bonnétage au Grand Communal le matin du 6 septembre vers 9 heures. Les rebelles surpris ne réagissent pas. Des négociations s’engagent pour une reddition, sans succès, alors c’est la fusillade. Elle fera une vingtaine de morts. 494 personnes arrêtées comparaîtront devant le Tribunal Révolutionnaire, beaucoup subiront des humiliations publiques, ou quelques peines d’emprisonnement légères. 20 seront déportées en Guyanne, 46 incarcérées pour des peines allant de 5 à 10 ans et 43 seront passées à la Guillotine dont 19 à Maîche (une plaque commémorative se trouve d’ailleurs encore à l’Eglise de Maîche évoquant leur souvenir).

On y lit ce qui suit :

A LA MÉMOIRE DE

Jean-Pierre-Nicolas BUSSON, de Guyans-Vennes, âgé de 35 ans.

Jacques-Tobie MONNIN, des Écorces.

Jean-Baptiste JEAN-DE-MAICHE, de Mont-de-Vougney, âgé de 30 ans.

Jean-Guillaume BRULLOT, de Vennes, âgé de 30 ans.

Étienne-Joseph BOILLON, de Plaimbois-du-Miroir, âgé de 35 ans.

Victor-François BOILLON, de Plaimbois-du-Miroir, âgé de 30 ans.

François THOMAS, de Flangebouche.

François-Xavier DUMONT, de Flangebouche, âgé de 50 ans.

Jean-François GAUTHIER, de Flangebouche, âgé de 50 ans.

Jean BARÇON, de Longemaison, âgé de 48 ans.

Claude-Joseph DEVILLERS, de Vennes, âgé de 25 ans.

François-Joseph TATU, de Guyans-Vennes, âgé de 30 ans.

François-Xavier CASSARD, de Guyans-Vennes, âgé de 27 ans.

Claude-Antoine MOUGIN, de Guyans-Vennes, âgé de 25 ans.

Louis-Victor HUMBERT, de Longevelle.

Jean-Baptiste RECEVEUR, de Longevelle.

Claude-François DAIGNEY, de Longevelle.

Jean-François CHATELAIN, de Longevelle.

Claude-Baptiste MOUREY, d'Ouvans,

Tous habitants de la Franche-Montagne

MIS A MORT POUR LA FOI CATHOLIQUE

Par arrêt du tribunal révolutionnaire séant à Maîche,
les 14 et 21 octobre 1793.

Noluerunt infringere legem Dei sanctam, et trucidati sunt. (I Machab., I, 66.)
O filii, aemulatores estote legis, et date animas vestras pro testamento patrum vestrorum ..., et accipietis gloriam magnam et nomen aeternum. (Ibid., II, 50-51)

CHARLES, COMTE DE MONTALEMBERT,
Représentant du peuple dans le département du Doubs en 1848 et 1849,
LEUR A CONSACRÉ CETTE PIERRE.

Les conséquences de tout ceci : l’émigration s’accélère. Plutôt que de supporter les tracasseries quotidiennes des autorités de la Terreur , et afin de pouvoir continuer la pratique de leur religion, beaucoup de familles catholiques décident de s’installer en Suisse. Certains reviendront lorsque la situation politique en France le permettra, d’autres choisiront de rester sur cette terre d’accueil. Tous ces insurgés auront néanmoins payé très cher pour défendre les valeurs auxquelles ils étaient si profondément attachés. Où étaient donc la "liberté" et tous les beaux principes énoncés par la Révolution Française ? Sans doute égarés au gré des révoltes sanglantes et des gouvernements successifs...

 

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J'adresse tous mes remerciements à Odile pour les clichés de la plaque commémorative.

 

M. de Montalembert en Franche-Comté par l'abbé Besson - 1872 (pour ce qui concerne la plaque)

pdf : http://cdn1_4.reseaudespetitescommunes.fr/cities/746/documents/7ij680zvly2b8mr.pdf